ASIE - Géographie humaine


ASIE - Géographie humaine
ASIE - Géographie humaine

L’Asie est, depuis des siècles, le plus peuplé des continents, mais sa part dans la population mondiale ne cesse de s’accroître: elle représente, au début des années quatre-vingt-dix, près de 60 p. 100 de cette population, une masse humaine si considérable que l’Asie augmente de 50 millions d’individus quand l’Afrique ne s’accroît que de 20 millions et l’Amérique de 10 millions. La densité moyenne, voisine de 70 habitants au kilomètre carré, montre mal l’importance de cette population car elle ne tient pas davantage compte de l’étendue des milieux répulsifs (Sibérie orientale et septentrionale, hautes montagnes et déserts froids d’Asie centrale, déserts chauds d’Asie sud-occidentale) que de l’entassement humain de l’Asie des moussons et tout particulièrement des plaines. Cette population présente l’originalité d’être essentiellement rurale, à l’exception du Japon où trois Japonais sur cinq vivent dans des villes. Les grandes villes sont, pour la plupart, des ports ou des capitales administratives; les uns et les autres résultent de l’influence ou de la colonisation occidentale et doivent leur importance, soit à l’exportation de matières premières brutes et à l’importation de produits manufacturés, soit à l’implantation d’une administration souvent fortement centralisée.

L’Asie compte plus de cent peuples dont les caractères doivent autant à l’anthropologie qu’au contexte géographique, culturel et religieux. Du point de vue strictement anthropologique, les populations de l’Asie se partagent en mongoloïdes (plus d’un milliard d’individus) fixés dans le nord, dans l’est et, dans une moindre mesure, dans le sud-est du continent; en Caucasiens ou Européens , installés en Asie occidentale et sud-occidentale ainsi que sur les fronts pionniers de l’Asie anciennement soviétique, et que certains pensent retrouver dans le peuple aïnou de Hokkaid 拏; en négroïdes , qui se sont maintenus dans des régions refuges (jungle malaise, montagnes des Philippines...). Enfin des populations très sombres, les Dravidiens , mais sans caractères négroïdes, forment les populations de Sri Lanka, du centre et du sud de l’Inde.

Tous ces peuples ont leurs propres langues ou dialectes, qui se rattachent à dix grandes familles linguistiques: la langue ouralienne , d’où dérivent les langues samoïède, ostiake et ioukaghire; la langue altaïque (évenki et tchouktche); la langue paléo-asiatique , utilisée dans le nord et l’est de la Sibérie; la langue indo-européenne , base commune de toutes les langues d’Asie centrale; la langue chinitique (ou mandarine ), tronc commun des différentes langues chinoises qui utilisent toutes l’écriture chinitique, tout comme la Corée et le Japon dont pourtant les langues sont distinctes; la langue annamite utilisée au Vietnam, le khmer au Cambodge, le dravidien en Inde. Les autres pays du Sud-Est asiatique ont des langues issues des langues mélano-polynésiennes . Enfin, les langues sémites sont la base de toutes les langues d’Asie sud-occidentale.

L’Asie a été le berceau des grandes religions. Au Proche-Orient sont nées les trois grandes religions monothéistes; l’islam , qui y domine aujourd’hui, a gagné vers l’est le Bengale et plus loin encore l’Indonésie. L’Asie du Sud et de l’Est a été le foyer d’expansion des grandes religions polythéistes. L’hindouisme , religion prépondérante en Inde, est à l’origine du rayonnement d’une admirable littérature, d’un très grand art et surtout peut-être d’une philosophie d’une exceptionnelle richesse fondée sur la croyance en la réincarnation. Le bouddhisme , né en Inde au Ve siècle, y a aujourd’hui presque totalement disparu; mais cette réflexion philosophique sur la douleur eut une immense extension et faillit réaliser l’unité morale de l’Asie: les œuvres d’art bouddhiques jalonnent l’Asie depuis l’ancien royaume gréco-bouddhique de Bactriane jusqu’aux temples de H 拏ry ji, de Nara et de Ky 拏to au Japon; citons les grottes d’Ajanta et l’art gupta de l’Inde, les monuments d’Anuradhapura (Sri Lanka), Borobodur (Java), le Bayon d’Angkor, les grottes de Longmen (Chine). L’école bouddhique dite du Grand Véhicule (Mahayana), qui fut la plus célèbre et suscita les plus grands penseurs, tentés notamment par un idéalisme absolu, ne joue plus qu’un rôle modeste au Vietnam, en Chine, en Corée et au Japon; en revanche, le bouddhisme lamaïque dominait encore il y a peu la vie du Tibet, et le bouddhisme dit du Petit Véhicule (Theravada) imprègne très profondément la vie du Laos, du Cambodge, de la Thaïlande, de la Birmanie et de Sri Lanka. Bien que son rayonnement extérieur ait été plus nettement limité au monde chinois, la sagesse pragmatique de Confucius (confucianisme ) a marqué profondément les sociétés chinoises, coréennes et vietnamiennes, tandis que le Japon créait le shintoïsme .

Ainsi l’Asie, au sud de la grande chaîne himalayenne, a-t-elle été le berceau de civilisations supérieures dont les influences restent vives, sans parler des civilisations disparues dont le rôle fut fondamental: Sumer, Mohendjodaro et Harappa (Pakistan); Babylone, Ninive, la Perse achéménide, les Hittites...

Ces peuples si divers, dont les civilisations se sont certes influencées les unes les autres, ont su garder leur identité, leur histoire et leur culture particulière. Aussi, pour saisir les multiples visages de l’Asie, faut-il l’étudier en ses différentes parties.

1. L’Asie sud-occidentale

La vie de ces pays, situés dans une zone de transition disputée entre les genres de vie nomades et sédentaires, reste commandée par la répartition du peuplement et les traits de l’occupation du sol hérités des grandes invasions médiévales des nomades arabes et turcs qui ont partiellement submergé les anciennes civilisations paysannes. Ces aspects ne se modifient que lentement sous l’effet des remaniements dus à la pression démographique contemporaine et aux recolonisations du sol qui en sont l’expression. Mais la structure sociale, traditionnellement dominée par la grande propriété citadine ou par l’aristocratie bédouine, se transforme rapidement en raison des réformes agraires, tandis que les ressources pétrolières ont permis d’amorcer un développement rapide dans les pays du pourtour du golfe Arabo-Persique.

Le monde turco-iranien

La partie septentrionale de l’Asie occidentale, bloc de hauts plateaux souvent relevés en bourrelets montagneux et dominant d’assez étroites plaines littorales périphériques, présentait, de l’Afghanistan à l’Anatolie en passant par le plateau iranien, un environnement relativement sec, et froid en hiver, très comparable à celui d’une grande partie de l’Asie intérieure. C’est ce qui explique le succès des invasions des Turcs, nomades issus des steppes froides, qui se répandirent sur l’Iran surtout à partir des IXe-Xe siècles et sur l’Anatolie – dont la bataille de Mantzikert leur ouvre les portes en 1071 – à partir de la fin du XIe siècle. Ils possédaient, avec le chameau de Bactriane, adapté aux climats froids et aux régions montagneuses, un instrument idéal de pénétration sur ces hautes terres, qu’ils purent recouvrir sans limitations écologiques d’aucune sorte.

La force de résistance des civilisations sédentaires qu’ils rencontrèrent, d’autre part, était bien différente selon les secteurs. La plus grande partie de l’Anatolie, occidentale et périphérique notamment, avait été occupée depuis l’Antiquité par une colonisation hellénique fondée sur l’arboriculture sèche et la culture pluviale des céréales associées au parcours du petit bétail. Le plateau iranien était le domaine d’une agriculture essentiellement irriguée, centrée autour de grosses oasis de piémont captant les nappes profondes par de longues galeries souterraines (qanat en Iran, kariz en Afghanistan et en Asie centrale) ou sur des cultures en terrasses aménageant minutieusement les pentes des vallées montagneuses. Cette ancienne agriculture iranienne, bien observable aujourd’hui dans l’Alborz ou chez les Tadjik de montagne de l’Afghanistan central, repose sur la combinaison de cultures de céréales et de plantes fourragères (luzerne), qui peuvent servir de base à un important bétail stabulant pendant l’hiver, et dont la fumure permet, à son tour, d’amender les terroirs irrigués, de petites dimensions certes, mais intensément exploités.

Ainsi s’explique pour une grande part la différence des destins humains de l’Anatolie et de l’Iran. Les déplacements et réimplantations systématiques de population pratiqués par les premiers souverains seldjoukides achevèrent un brassage généralisé qui devait se traduire par l’assimilation rapide des populations préexistantes. Dès la fin du XIIe siècle, dans les récits de la troisième croisade, l’Anatolie est devenue la Turquie, le pays des Turcs. En Iran, au contraire, les foyers d’agriculture irriguée, grosses oasis du plateau ou villages de vallées montagnardes, constituaient une base indispensable et permanente de l’occupation du sol. La nationalité iranienne put s’y accrocher et se maintenir sur la plus grande partie de la contrée. La tourmente des invasions turques et mongoles entraîna cependant des modifications spectaculaires du genre de vie.

Dans la quasi-totalité de l’Anatolie, la bédouinisation fut à peu près totale et la continuité humaine resta exceptionnelle. Seules les villes, où les nouveaux venus installèrent leurs dynasties et leurs centres religieux, gardèrent pour la plupart leur nom à travers la transformation ethnique: Iconium-Konya, Ancyre-Ankara, Smyrne-Izmir, Prusa-Bursa (Brousse), Césarée-Kayseri, etc. En milieu rural, seule une infime minorité des toponymes antiques put subsister.

À l’inverse, les pivots de la résistance sédentaire se trouvent dans les régions montagneuses et les grandes oasis du monde iranien. Dans l’est de l’Hindou Kouch, les Tadjik de montagne, de langue iranienne, ont conservé la vieille agriculture en terrasses, de même que les Kafir, de langue dardique, qui ont préservé leur originalité et leur paganisme jusqu’à la fin du XIXe siècle, où le pays fut enfin converti à l’islam par l’émir d’Afghanistan Abd ur-Rahman Khan, et prit alors le nom de Nouristan (pays de la lumière). Des cellules de ce genre s’observent dans l’Alborz, ou dans les hauts massifs de l’Azerbaïdjan (Sahend), de même parfois dans les massifs montagneux du Khorassan, du Kouhistan ou même du Baloutchistan, isolées au milieu de la marée nomade. Sur les piémonts du Zagros ou des massifs afghans, les gros foyers irrigués d’Ispahan, Yazd, Kirman, Herat, Kandahar ont défié par leur masse même les destructeurs éventuels et ont réussi à survivre à toutes les dévastations.

Un autre type de résistance sédentaire enfin se retrouve à la fois en Anatolie et en Iran, ce sont les forêts littorales, pontique et caspienne, les marges boisées et humides du sud-est de la mer Noire et du sud de la Caspienne, qui opposèrent un obstacle insurmontable aux nomades, dont les chameaux ne purent s’adapter à ce milieu insalubre et à cette végétation épaisse. Ainsi abritées des bédouinisations médiévales et des régressions consécutives, ces franges côtières ont connu un développement ininterrompu de la population, aboutissant à l’époque contemporaine à des accumulations démographiques considérables (2 millions d’habitants pour le seul Gu 稜lan sur 15 000 km2, près de 3 millions d’habitants pour la frange est-pontique de la Turquie) qui ont trouvé des assises économiques dans les cultures commerciales que permet le climat subtropical.

Les zones intercalaires furent plus ou moins totalement livrées aux nomades. Aussi la paysannerie anatolienne actuelle, en majeure partie d’ascendance nomade, a gardé une extrême mobilité du genre de vie. En Iran, la vie sédentaire disparut totalement de vastes secteurs du Zagros, des steppes du Mough n (bas Araxe) livrées aux Turkmènes, ou des pays de l’Atrak (Gourg n), lieux de razzia pour les nomades de basse Asie centrale jusqu’à la colonisation russe de la fin du XIXe siècle. De grandioses remaniements ethniques en furent la conséquence. Les Baloutches, originaires des régions situées au nord du Grand Kavir, furent poussés par les conquêtes turques dans le Kirm n au XIe-XIIe siècle, puis dans leur contrée actuelle au sud-est de l’Iran par l’invasion mongole au XIIIe siècle. Ils y submergèrent des populations très variées (un îlot de langue dravidienne, les Brahoui, y subsiste encore) et y développèrent un grand nomadisme de type bédouin, oscillant des côtes du golfe Arabo-Persique aux déserts de l’intérieur. Toute la partie centrale du Zagros, par ailleurs, vit se constituer de grandes confédérations nomades, encadrant plus ou moins des tribus d’origines variées et réalisant un équilibre des forces faces à la monarchie iranienne des Safavides aux XVIIe et XVIIIe siècles. Tels sont les Bakhtiyari, de langue iranienne, dans le Louristan, au sud-ouest d’Ispahan, qui nomadisent des plaines du Khouzistan en hiver aux montagnes en été et qui rassemblent probablement la vieille population sédentaire ou semi-nomade des montagnes, passée au grand nomadisme dans le contexte d’insécurité des temps post-mongols; les Kachkai, grande confédération de langue turque dans le F rs, se déplacent depuis les côtes du golfe Arabo-Persique en hiver jusqu’aux environs d’Ispahan en été, et sont sans doute actuellement la plus nombreuse organisation nomade de la planète; les Khamseh (les «cinq»), confédération développée au XIXe siècle et qui regroupe les tribus de langues iranienne, turque et arabe (ces dernières essentiellement dans la région chaude littorale). Les grandes confédérations nomades afghanes de l’Afghanistan méridional, Dourani et Ghilzai, sont probablement de même d’anciens semi-nomades de l’arc montagneux central du pays, repoussés dans les déserts du Sud par l’invasion mongole et y ayant allongé leurs migrations.

Enfin des types intermédiaires ont été réalisés, soit que la transformation ethnique ait laissé subsister l’essentiel des genres de vie anciens, soit que ceux-ci aient été modifiés plus ou moins profondément sans transformation culturelle. Un exemple du premier cas est fourni par l’Azerbaïdjan, qui constitue la principale minorité turque de l’Iran (de 7 à 8 millions de personnes), mais dont la turquisation, très progressive – elle ne s’acheva qu’au XVIIe siècle lorsque des tribus turques chiites quittèrent en grand nombre l’Empire ottoman pour l’Iran des Safavides où le chiisme venait d’être adopté comme religion d’État –, a laissé subsister en grande partie une vie sédentaire de type iranien, dont la force d’assimilation a été suffisante pour se maintenir à travers toutes les transformations du peuplement. La toponymie, restée en grande partie iranienne, souligne la continuité humaine. Dans les massifs de l’Afghanistan central, les Hazara sont de même un exemple de population mongole assimilée non seulement au vieux genre de vie des Tadjik montagnards, mais ayant même adopté la langue iranienne des premiers occupants. Inversement, dans le Zagros occidental, les Kurdes s’étendent sur la Turquie, l’Iran, l’Irak, la Syrie et l’ex-Union soviétique; vieux occupants semi-nomades de ces montagnes, ils ont allongé leurs migrations, ainsi que leurs voisins Lour, et développé partiellement un type de nomadisme belliqueux dans le contexte d’insécurité post-médiévale, mais en gardant des centres agricoles irrigués de type traditionnel dans les fonds de vallées. Dans l’ouest des montagnes de l’Afghanistan central, les Tchahar-Aïmak (les «quatre tribus») réalisent un type comparable, dont l’unité culturelle s’est faite dans le cadre des dialectes iraniens de l’ancienne population montagnarde. Dans l’ouest du Baloutchistan, les Bachkardes réalisent de même un type intermédiaire où l’on retrouve, sous la couche chamelière, des éléments du genre de vie semi-nomade de l’Antiquité (ânes porteurs). Le problème majeur de la géographie humaine régionale du monde iranien consiste à déterminer, ce qui est encore loin d’être partout possible, la filiation et le dosage des divers éléments nomades et vieux sédentaires dans les genres de vie actuels, qui portent souvent la marque d’une interpénétration très complexe.

Le monde arabe

Plus simple et plus contrastée est la situation humaine qui résulte de l’expansion du nomadisme de type bédouin dans le grand désert arabo-syrien et sur les marges du Croissant fertile. Le grand nomadisme belliqueux de type bédouin, apparu en Arabie avec la domestication du dromadaire vers la fin du IIe millénaire avant J.-C., se propage d’abord aux dépens des royaumes sédentaires de l’Arabie méridionale, auxquels des coups décisifs sont portés dans les premiers siècles de l’ère chrétienne (écroulement du barrage de M rib au Yémen en 570 apr. J.-C.). Le nomadisme, longtemps contenu dans les marges septentrionales du désert par les empires romain et perse, malgré une infiltration plus ou moins continue de nomades dans les sociétés sédentaires périphériques, y progressera de façon décisive à la suite de la conquête islamique et après l’affaiblissement de l’autorité du califat à la fin des Abbassides. Le mouvement de régression de la vie sédentaire et l’essor de la bédouinisation seront désormais continus jusqu’au milieu du XIXe siècle, où commencent seulement à se dessiner les premières reprises sédentaires avec l’affermissement de l’autorité ottomane. Longtemps en conflit dans le nord du désert syrien et le piémont du Taurus avec des nomades turcs estivant sur le haut plateau d’Anatolie orientale et hivernant dans le désert, les nomades arabes profitent de la dislocation par l’autorité ottomane des grandes confédérations turkmènes de l’Anatolie orientale au XVIIe siècle pour s’avancer vers le nord; c’est au XVIIIe siècle et au début du XIXe que les grandes confédérations bédouines des Anézé et des Chammar pousseront jusqu’aux confins des hautes terres du Taurus et du Zagros, point ultime de leur progression. Dans le cadre du désert et de ses steppes bordières s’organisent de grandioses migrations annuelles, soit sud-nord, avec hivernage dans le cœur du désert, dans le Grand Néfoud notamment, et estivage dans les marges septentrionales, soit est-ouest, avec oscillation analogue entre le centre du désert syrien en hiver et ses bordures steppiques en été.

Face à cette marée nomade, les résistances sédentaires se sont situées essentiellement dans les milieux montagnards, inaccessibles aux nomades dont les dromadaires étaient sensibles au froid. Les montagnes semi-arides du sud de l’Arabie, depuis longtemps peuplées par des civilisations fondées sur l’association de l’agriculture irriguée en terrasses, de l’arboriculture et de la culture pluviale des céréales sur les pentes, préservèrent en partie leur genre de vie ancien. C’est le cas du Yémen, où des arbustes tropicaux (caféier), favorisés par l’apparition des pluies d’été, se mêlent aux arbustes méditerranéens (vigne, figuier). C’est aussi, avec un moindre degré d’intensité rurale, le cas des vallées du djebel Akhdar, dans l’Oman. Au-dessus du désert syrien, au nord-est de Damas, un type analogue se retrouve dans les chaînes du Kalamoun, où se sont conservés, à la faveur d’abondantes résurgences, de gros noyaux agricoles et où des îlots de langue araméenne ont échappé à l’arabisation. Dans le bourrelet montagneux de l’Arabie méridionale, le pays Kara, moins favorable à la vie sédentaire, a cependant conservé une population semi-nomade peu chamelière, élevant surtout du gros bétail, qui constitue indiscutablement une couche culturelle prébédouine.

Sur la côte méditerranéenne du Levant, le bourrelet montagneux littoral offrait des conditions bien différentes. Seuls les secteurs méridionaux, relativement secs et moins élevés, des collines de Galilée et de Palestine, avaient été précocement occupés par des paysans qui purent s’y maintenir tant bien que mal sous la menace constante des razzias bédouines qui rançonnaient encore Tibériade à la fin du XIXe siècle. Mais les régions septentrionales, plus élevées et plus humides, du Liban à l’Amanus en passant par le djebel Ansarieh, étaient restées pendant toute l’Antiquité et le début du Moyen Âge couvertes de forêts épaisses. Ces massifs boisés et à peu près vides offrirent tout naturellement refuge à des minorités religieuses, chrétiennes ou musulmanes hétérodoxes, qui les occupèrent progressivement au Moyen Âge, en marge de l’islam sunnite triomphant dans les bas pays: chrétiens maronites au Liban à partir des VIIIe et IXe siècles; sectes chiites des Alaouites (à partir du Xe-XIe s.) et des ismaéliens (au XIIe s.) dans le djebel Ansarieh; Druzes (secte syncrétiste) dans le Liban méridional, d’où ils colonisent à partir du XVIIIe siècle le djebel volcanique, au milieu des steppes subdésertiques de la Syrie intérieure, qui porte leur nom. Des accumulations de populations exceptionnelles s’y sont ainsi constituées: plus fortes dans le Liban, soigneusement aménagé en terrasses vertigineuses par les villageois maronites dont la forte cohésion sociale était assurée par l’encadrement du clergé; substantielles encore dans la montagne alaouite, pourtant beaucoup moins bien maîtrisée par l’homme et restée le domaine de pauvres hameaux éparpillés au milieu du maquis, dans le cadre de chefferies beaucoup plus anarchiques. Une montagne refuge du même type, au-dessus des steppes parcourues par les nomades arabes, s’est de même constituée dans le nord du désert syrien, dans le djebel Sindjar, occupé par la secte des Yezidi. Les massifs septentrionaux de l’arc méditerranéen, Cassius et Amanus, bédouinisés par des nomades turkmènes, ont des densités de population faibles, du type anatolien.

Les résistances sédentaires de plaines ont été beaucoup plus localisées. Ce furent essentiellement les centres agricoles émigrés des régions sèches de l’intérieur: grandes palmeraies de l’intérieur de la péninsule Arabique qui servirent de support urbain aux émirats nomades (Hayil pour les Al Rechid d’origine Chammar, ou Riyad pour les Séoudites); oasis commerçantes également strictement dépendantes des nomades, comme celles de la Palmyrène; ghouta syriennes, gros centres irrigués liés aux résurgences du rebord intérieur de l’Hermon, de l’Anti-Liban et du Kalamoun, dont la plus importante est la ghouta de Damas, qui a pu servir de pivot à une vie urbaine et politique indépendante des nomades (on peut ajouter à cette catégorie le groupe d’oasis, base d’une unité politique, alignées dans la vallée de l’oued Hadramaout en Arabie méridionale). Mais les plaines alluviales irriguées de Mésopotamie étaient au XIXe siècle en état de complète régression, en grande partie livrées aux nomades, et la vie sédentaire était limitée à quelques rares taches autour des villes qui avaient pu subsister (Bagdad, Amara) et le long des rives du Chatt el-Arab, couvertes d’une dense palmeraie. Dans les marais du bas Irak eux-mêmes, domaine d’une population de semi-nomades éleveurs de buffles, les Ma’dan, dont l’origine doit sans doute être cherchée pour l’essentiel dans l’arrivée au VIIe siècle de la tribu gitane des Zott, les infiltrations bédouines ont été nombreuses et la synthèse culturelle apparaît très complexe. Quant aux campagnes cultivées en culture pluviale, c’est seulement autour des grandes villes de la façade levantine, d’Alep, de Homs et Hama notamment, qu’elles ont pu conserver une extension notable, dans un régime foncier de stricte dépendance à l’égard des cités.

Les transformations contemporaines

Ces traits humains hérités du passé se modifient lentement aujourd’hui sous l’effet de la pression démographique contemporaine qui a déclenché un vaste mouvement de recolonisation du sol.

Le recul du nomadisme

Le recul du nomadisme est la caractéristique essentielle de la période actuelle. Son rythme est cependant très inégal. C’est en Anatolie qu’il est le mieux marqué. Dans ce pays où les conditions climatiques permettent partout la culture pluviale, la fixation des premiers envahisseurs fut précoce, surtout dans les hauts bassins du rebord intérieur des chaînes Pontiques ou du Taurus. Dès le XVe siècle les nomades n’étaient plus, dans l’Anatolie occidentale qu’ils avaient jadis à peu près totalement dominée, qu’une minorité, soulignée par l’apparition d’une désignation nouvelle, les Yürük («ceux qui marchent»), par opposition à leur vieux nom générique de Turkmènes conservé en Anatolie orientale où ils formaient encore au XVIIe siècle de puissantes confédérations. C’est en fait à la dislocation systématique de ces grandes confédérations par l’autorité des sultans et à l’infiltration de leurs débris vers l’Anatolie occidentale, en une véritable «seconde invasion nomade», qu’il faut attribuer la persistance jusqu’à nos jours sur les bords de l’Égée et de la Méditerranée d’un genre de vie qui aurait dû normalement y disparaître depuis longtemps. Ces nomades turcs ne sont plus aujourd’hui que quelques dizaines de milliers, éparpillés tout au long de l’arc montagneux du Taurus et de ses plaines bordières, pulvérisés en tout petits groupes. Les grandes tribus kurdes d’Anatolie orientale ont pu, quant à elles, librement étendre leurs migrations sur le haut plateau à la suite de la disparition de la population arménienne lors de la Première Guerre mondiale.

En Iran et en Afghanistan, malgré un environnement beaucoup plus aride, c’est avant tout des facteurs humains qui ont déterminé la persistance beaucoup plus vigoureuse du nomadisme, d’ailleurs concentré essentiellement non dans les régions désertiques mais dans les zones cultivables comme le Zagros. Du XVIe au début du XXe siècle, la politique des souverains iraniens safavides, puis K dj r, d’origine turque, s’appuya toujours plus ou moins sur des tribus de leur ethnie dont la fixation ne fut jamais encouragée. Il a fallu attendre la dynastie Pahlavi, de souche proprement iranienne, pour que la première entreprise coordonnée de fixation soit tentée par Riza Ch h dans les années trente, aux dépens des grandes confédérations du Zagros, sans succès durable d’ailleurs. Les migrations traditionnelles des tribus reprirent, sans modifications, lors de la période d’affaiblissement du pouvoir central qui suivit l’abdication de Riza Ch h en 1941. Pendant les années cinquante, les progrès de la sédentarisation imposée restent encore ponctuels (allocation de terres aux nomades Ch h Sevan dans les périmètres irrigués de la steppe du Mough n en Azerbaïdjan). Il a fallu attendre les années soixante pour que s’amorce une nouvelle politique de fixation, plus insidieuse, caractérisée surtout par une pression indirecte, notamment à la suite de la loi de nationalisation des pâturages de 1963 qui, en obligeant les nomades à demander des permis de parcours, les exposait aux tracasseries de l’administration. La sédentarisation plus ou moins spontanée progressait ainsi rapidement pendant les derniers temps du régime Pahlavi. Mais la révolution islamique de 1979 a déclenché une tendance inverse et il semble bien que nomadisme et semi-nomadisme, devant l’effacement relatif de l’autorité centrale dans les provinces, soient à nouveau en expansion. De toute façon, le nombre des nomades doit encore avoisiner le million dans la population iranienne. Enfin, en Afghanistan, l’État était encore, jusqu’à une date toute récente, avant tout l’expression des intérêts des grandes confédérations nomades afgha-nes du Sud, Dourani et Ghilzai, et la politique officielle a favorisé leur pénétration progressive, au cours du dernier demi-siècle, dans les montagnes de l’arc central, en pays Hazara notamment, où les nomades, commerçants et transporteurs pendant l’été, acquièrent des terres après s’être faits prêteurs d’argent, et où les tribus afghanes étendent constamment leur influence. La part faite à la fixation des nomades dans les plans de colonisation du sol (bassin du Hilmend) reste relativement modeste.

Dans le monde arabe enfin, la fixation est actuellement rapide et généralisée. Longtemps spontanée et dirigée par les chefs bédouins se taillant de vastes domaines dans les parties cultivables des steppes parcourues par leurs tribus, elle est devenue dans les dernières décennies l’expression d’une volonté systématique des gouvernements. Le mouvement n’a pas épargné l’Arabie Saoudite, État de fraîche ascendance bédouine, où Ibn Saoud s’est attaché, dans le cadre de l’idéal religieux wahhabite, à créer à partir de 1930 des centres fixes, mi-agricoles mi-religieux, pour ses anciens frères d’armes, les ikhouan . Le plus ancien de ces centres, Artaouya, compte déjà plus de 10 000 habitants. Le processus est encore rapide dans les États du Levant, où il apparaît comme une revanche de la population sédentaire qui préside aujourd’hui aux destinées politiques, après de longs siècles d’infériorité. La Constitution syrienne a été jusqu’à prescrire la fixation totale des nomades comme un but à atteindre. Aussi, le nombre des nomades n’est-il plus évalué qu’à quelques dizaines de milliers en Transjordanie, 230 000 en Syrie (estimation en 1980) contre sans doute encore 350 000 au temps du mandat français, peut-être 200 000 en Irak. C’est en Arabie Saoudite qu’ils restent le plus nombreux, avec des effectifs qui furent évalués à 700 000 en 1972, mais la sédentarisation est active depuis cette date. Les quelques milliers de bédouins du Neguev israélien sont aujourd’hui fixés ou passés au semi-nomadisme.

L’expansion du peuplement sédentaire

Cette fixation des nomades n’est qu’une composante du vaste mouvement contemporain d’expansion du peuplement sédentaire vers les zones cultivables naguère encore bédouinisées. Dans le monde arabe, une part importante des nouveaux éléments humains est fournie par la descente des montagnes des minorités qui y étaient réfugiées. C’est ainsi que les Alaouites du djebel Ansarieh ont joué un rôle décisif dans la progression récente de la vie sédentaire dans les steppes de la Mamoura, au sud-est d’Alep et à l’est de Homs et Hama, et ils ont pénétré en nombre jusque dans la plaine cilicienne avant la dislocation de l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle. Les ismaéliens, fixés dans la même montagne, ont réoccupé, aux confins du désert, la région de Salamiye, ancien berceau de leur secte, et ils sont déjà 20 000 dans la plaine alors que 40 000 seulement résident encore dans la montagne. Le Liban, quant à lui, n’a guère participé au mouvement; ses relations anciennes avec le monde chrétien et son développement culturel supérieur ont orienté une émigration, partiellement constituée par des cadres, vers des horizons lointains, transocéaniques notamment, qui ont accueilli depuis un siècle plus d’un million de Libanais, surtout chrétiens.

Dans le monde turco-iranien, le mouvement est différent. Les domaines cultivables et bédouinisés étaient au contraire constitués essentiellement dans les montagnes. C’est donc leurs versants qui polarisent en premier lieu la conquête du sol. Les paysans repoussent progressivement vers les plus hauts alpages les derniers nomades et l’on assiste à une spectaculaire remontée de la limite supérieure de l’habitat permanent dans toutes les montagnes turques et dans tous les secteurs bédouinisés des montagnes iraniennes. Cette limite reste néanmoins encore généralement en deçà de la limite supérieure atteinte à l’époque byzantine, et une marge appréciable subsiste. En revanche, lorsque des densités de population notables se sont maintenues dans des secteurs de montagnes iraniennes, cette marge fait d’ores et déjà souvent défaut, et l’on a assisté au cours du dernier demi-siècle à l’amorce (Sahend, Alborz) de migrations, d’exodes montagnards, saisonniers d’abord puis définitifs, vers les plaines ou les villes. Il en est de même en Afghanistan, par exemple dans le Nouristan, dont les habitants se sont faits colporteurs et artisans, notamment marchands de charbon de bois, dans tout le pays, depuis l’entrée de la nation dans l’orbite afghane.

Les résultats sont dès maintenant spectaculaires. Ils se sont traduits par un vaste mouvement d’extension des surfaces agricoles, en deux plans principaux.

La colonisation des franges sèches est la plus générale. C’est là, aux marges steppiques du désert syrien notamment, que se situaient les espaces cultivables occupés par les Bédouins de façon continue. À partir des régions de culture pluviale du Levant, la progression spontanée de la culture vers le désert a recouvert au cours du dernier siècle une bande de cinquante à cent kilomètres de largeur en moyenne. Partout les fellahs se sont faits pionniers. Nomades fixés et vieux paysans se mêlent dans ces nouvelles campagnes de l’intérieur, dont les terroirs, vastes champs-blocs, contrastent avec les parcellaires rubanés, d’exploitation collective (mouchaa ), des vieilles campagnes du Levant submaritime. En Turquie, le mouvement affecte plus particulièrement à la périphérie de chaque terroir villageois la steppe centre-anatolienne, naguère vouée essentiellement au rôle de zone de parcours pastoral, et où les habitats temporaires des pasteurs, yayla d’été, annexes des gros villages des piémonts, ont été systématiquement convertis depuis plus d’un demi-siècle en hameaux permanents de cultivateurs céréaliers. Ces développements sont souvent le fait de petits paysans. Mais ils prennent parfois l’aspect d’une grande colonisation céréalière capitaliste des terres neuves, fondée sur le machinisme et l’exploitation intensive, à des fins purement commerciales, de vastes espaces occupés de façon éphémère pour le temps des semailles puis des récoltes. C’est ce type qui domine dans toute la partie syrienne de la Djeziré, piémont cultivable du Taurus au nord du désert syrien. On le retrouve dans la partie irakienne de la Djeziré, à l’initiative de citadins de Mossoul, secteur où domine cependant la petite et moyenne colonisation par les nomades dans le cadre d’une fixation administrative systématique. Des processus analogues caractérisent en Iran les basses plaines du Khouzistan et les steppes de l’Atrak (Gourg n) à la frontière du Nord-Est, où la menace des Turkmènes paralysait l’agriculture jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle et qui ont été depuis lors le théâtre d’une activité pionnière exceptionnelle, dirigée le plus souvent par de grands propriétaires issus de l’aristocratie nomade.

Beaucoup plus inégal a été le développement des foyers irrigués. Leur place est relativement réduite dans les hautes terres septentrionales, de la Turquie à l’Afghanistan, où des espaces suffisants étaient généralement disponibles pour la culture pluviale. En Turquie, le total des périmètres irrigués commandés par les barrages construits au cours du dernier demi-siècle atteint 550 000 ha, mais une faible partie seulement est réellement aménagée. En Iran, si l’on exclut les piémonts mésopotamiens, les aménagements ont surtout consisté à régulariser l’alimentation en eau du delta rizicole du Guil n, sur le littoral caspien, par le grand barrage du Safid-Roud, dans l’Alborz, ou de l’oasis d’Ispahan. En Afghanistan, l’ambitieux projet du Helmand, dans le sud-ouest aride du pays, reposant sur deux barrages réalisés en 1950 et 1952 dont on estimait le périmètre irrigable à près de 500 000 ha, ne s’est traduit que par un progrès de 100 000 ha seulement des surfaces antérieurement irriguées dans le bassin. Les superficies réellement cultivées avaient diminué massivement, par abandon et départ de colons, dans les années soixante, et n’ont recommencé à croître qu’à partir du début des années soixante-dix. En fait, c’est surtout dans le Croissant fertile et en Mésopotamie que l’extension de l’irrigation constitue un aspect essentiel de la reconquête du sol. Ce sont, dans les États du Levant, en Syrie, l’aménagement du bassin de l’Oronte, autour de Homs et dans le Ghab, et surtout celui du gigantesque périmètre (600 000 ha en théorie) commandé par le barrage du coude de l’Euphrate; au Liban, l’aménagement du Litani (Bekaa méridionale); en Jordanie, le canal du Ghor oriental (eaux du Yarmouk). Parallèlement aux irrigations fluviales, des développements notables ont lieu à partir de sources ou de puits, permettant notamment une extension importante de la Ghouta de Damas grâce à l’emploi de pompes à moteur, et la conversion presque totale de la plaine littorale libanaise aux cultures maraîchères et aux vergers. Au total, la F.A.O. a pu estimer que, en 1987, 28 p. 100 des terres cultivées étaient irriguées au Liban, 12 p. 100 en Syrie et 11 p. 100 en Jordanie. Mais surtout l’agriculture irriguée a progressé de façon décisive au cours du dernier demi-siècle dans son foyer mésopotamien, resté jusque-là très en retard sur le delta du Nil. En Irak, la surface cultivée par irrigation, qui n’était estimée qu’à 380 000 ha en 1918, a été portée à 1 700 000 ha dès 1943 (la F.A.O. l’estimait à peu près au même chiffre en 1987). Ces premiers progrès furent réalisés surtout à l’aide de procédés traditionnels (machines élévatoires du type noria) ou de pompes à moteur, par prise directe dans les eaux fluviales; la proportion de terres irriguées par pompe dépasse notamment 50 p. 100 le long du Tigre. L’irrigation par canaux (1 700 000 ha au total) consistait surtout alors en travaux mineurs et prélèvements individuels, souvent en simple remise en vigueur de travaux anciens. Le rôle des barrages (Hindiya sur l’Euphrate, Kout sur le Tigre) était resté mineur au cours de cette première phase. C’est depuis le milieu du siècle que l’aménagement complet a été entrepris, permettant le contrôle total des eaux à partir des barrages-réservoirs du Kurdistan et de l’utilisation, comme déversoir des crues, des dépressions de l’oued Tharthar, du lac de Habbaniye et d’Abou Dibbis, ouvrant ainsi la voie à l’édification de grands ouvrages d’irrigation proprement dits pour lesquels ont été élaborés des plans devant aboutir à l’utilisation au total de 47 km3 annuels sur un débit de 63 km3 disponibles en moyenne annuellement pour le Tigre et l’Euphrate, et à l’irrigation de 5 400 000 ha en culture permanente. Dans la partie iranienne de la plaine mésopotamienne, des progrès considérables ont de même été réalisés (périmètre de 100 000 ha commandé par le barrage du Diz, grand barrage sur le Karoun). Enfin, on ne peut négliger de rattacher à ce mouvement général de conquête du sol la gigantesque entreprise de colonisation que constitue l’État d’Israël; bien qu’elle soit conduite avec des méthodes bien différentes et qu’elle soit l’expression de l’impact d’une économie de type occidental et de l’immigration d’une population nouvelle et non la manifestation de la rénovation d’une vie traditionnelle, elle s’est traduite, de façon comparable, par une intensification exceptionnelle des cultures sur des espaces très restreints.

Transformations sociales et réformes agraires

Ce dynamisme n’est pas sans poser des problèmes de divers ordres. L’expansion de la culture dans les zones les plus sèches jusque-là livrées au parcours pastoral a profondément transformé la structure de la production agricole. Assurée jusque naguère pour l’essentiel par des terroirs d’oasis péri-urbains intensément travaillés ou par des noyaux villageois à forte proportion de terres irriguées, et donc relativement stables, la production céréalière est devenue infiniment plus aléatoire avec cette progression pionnière vers des terres arides. L’économie est désormais pour une large part à la merci des fluctuations climatiques. Cette situation est particulièrement sensible dans des États dont l’essentiel de la production reste assuré par les cultures pluviales (Turquie, Syrie, par exemple) et y rend difficiles des prévisions de développement tant soit peu assurées. Devant ces conditions naturelles précaires, la stabilisation de l’économie peut être obtenue de deux façons: à défaut de régulariser la production agricole par l’intensification de l’exploitation et le développement des noyaux irrigués, on peut envisager d’agir sur le milieu humain en transformant le régime social des campagnes; on peut aussi s’appuyer sur les ressources extra-agricoles, au premier rang desquelles se placent les bénéfices et redevances de l’extraction pétrolière, pour amorcer le développement de l’infrastructure et l’industrialisation.

Les conditions sociales héritées du passé constituent en effet un obstacle majeur au progrès agricole. On a pu les résumer, pour les campagnes du Levant, en une formule lapidaire et heureuse: «Qui cultive ne possède pas et qui possède ne cultive pas» (J. Weulersse). Ce régime de grande propriété a des origines très variées. Elle peut être l’expression de la suprématie foncière normalement établie en pays islamique par les villes sur les campagnes d’alentour, ou le legs des chefferies nomades dans les régions repeuplées récemment sous leur direction. Enfin, les confiscations monarchiques aggravées du principe, fréquent, de la confusion entre les terres de l’État et celles du prince, ont constitué d’immenses domaines de la couronne, passant souvent par concessions aux mains de grands dignitaires, notamment en Iran du temps des Pahlavi. La difficulté d’établissement et d’entretien des ouvrages d’irrigation conduisait parfois au même résultat, notamment dans les secteurs les plus arides du plateau iranien (Kirm n), où les galeries souterraines (kanat ) exigent des investissements considérables. Au total, la grande propriété était très répandue dans les campagnes du Levant, dans le bas Irak et dans toutes les oasis arabes, en Anatolie orientale et sur la plus grande partie du plateau iranien ou des piémonts afghans. La petite et moyenne propriété ne dominait guère que dans les régions montagneuses de l’Alborz et dans la frange caspienne de l’Iran, dans les montagnes de l’Afghanistan central, dans les régions méditerranéennes et pontiques de la Turquie (à l’exception des grandes vallées alluviales égéennes), ainsi que dans la steppe centre-anatolienne, dans la montagne libanaise, dans les moyens et hauts plateaux du Yémen à l’écart des agglomérations urbaines.

Les réformes agraires constituent ainsi un impératif préalable de tout perfectionnement réel de la vie paysanne. Elles ont été entreprises. En Iran, la loi de 1962 a limité à un village la propriété personnelle et a mis en place des coopératives paysannes destinées à prendre le relais des grands propriétaires pour les décisions en matière d’exploitation agricole. Des articles additionnels, en 1963, ont réglé le partage du village initialement laissé au propriétaire. Cette réforme a touché intégralement ou partiellement plus de 20 000 villages, soit la moitié du total, et 15 p. 100 environ des paysans iraniens ont reçu des terres. Malgré des difficultés sensibles dans la mise en place des coopératives, en raison du niveau moyen très fruste des masses paysannes, les résultats ont été satisfaisants dans l’ensemble, entraînant notamment le développement d’une classe moyenne qui a joué un rôle décisif dans l’éveil des couches les plus arriérées. Mais la réforme n’était faite qu’au profit des seuls tenanciers, et les paysans non exploitants en étaient exclus. Leur exode vers les villes en a été accéléré et leurs troupes misérables ont largement constitué l’instrument de la révolution islamique de 1979. En Irak, les propriétés ont été limitées en 1958 à 250 ha de terres irriguées ou 500 ha de cultures pluviales, et ces chiffres abaissés en 1970 (75 à 150 ha pour les cultures irriguées de céréales, 15 à 30 ha pour les cultures de coton et de légumes). En Syrie, les limites ont été établies en 1958 à 80 ha (terres irriguées) et 300 ha (cultures pluviales), avant d’être abaissées à nouveau en 1963. Les résultats ont été inégaux: catastrophiques en Irak où la paysannerie, de récente ascendance nomade le plus souvent, n’était nullement préparée à l’intensification des techniques que nécessitait la division en lots de petite dimension, et où la production a diminué considérablement pendant près d’une dizaine d’années; plus acceptables, semble-t-il, en Syrie. Rien de semblable ne fut réalisé en Turquie, où l’on en est resté à des mesures assez timides favorisant le rachat des villages de grande propriété par les paysans, mais sans contrainte (il est vrai que le problème était moins crucial dans la majeure partie du pays), et où le projet pilote de véritable réforme amorcé dans la province d’Urfa en 1973 fut suspendu par la suite. En Afghanistan, les redistributions de terres entreprises par la révolution communiste de 1978 se sont heurtées, dans un contexte de révolte généralisée, à des obstacles insurmontables. Quoi qu’il en soit, le mouvement d’émancipation apparaît bien largement amorcé dans une grand partie des régions où il était le plus nécessaire. L’équilibre social de l’Asie du Sud-Ouest semble en voie d’amélioration.

Pétrole, industrialisation et urbanisation

L’économie de toute une partie de l’Asie sud-occidentale a été bouleversée par les découvertes pétrolières. Mais celles-ci sont restées dans leur immense majorité localisées dans une région structuralement très précise: la zone des avant-plis située entre les chaînes géosynclinales du Zagros et la plate-forme arabique. Les gisements y ont été reconnus et mis en exploitation dès avant la Première Guerre mondiale dans le Khouzistan iranien, puis au nord de l’Irak entre les deux guerres mondiales (avec prolongation au-delà de la frontière iranienne au gisement de Naft Khaneh), à partir de 1937-1939 dans le district de Burgan dans l’émirat de Koweit (exploité surtout depuis 1945) et de 1948-1951 dans la province de Hasa en Arabie Saoudite, dans l’île de Bahrein, enfin dans les émirats de Qatar, de la côte des Pirates (Abu Dhabi essentiellement) et de l’Oman, tandis que l’extraction se développait parallèlement dans les nouveaux gisements de l’Irak méridional. Les découvertes dans le bec de canard syrien (Karatchouk) permettaient de penser à une extension vers l’ouest dans la zone des plis bordiers du piémont du Taurus. En fait, l’essentiel reste localisé autour du golfe Arabo-Persique et dans le bassin mésopotamien qui en est le prolongement émergé. En dehors de cette région qui est une des plus importantes provinces pétrolières du monde, les découvertes ont été relativement limitées: dans l’Égypte septentrionale (particulièrement golfe de Suez et côte occidentale du Sinaï); au Rahman dagh en Turquie, déjà dans la zone des plis tauriques; en divers points du plateau iranien enfin (notamment près de Qom), où il ne s’agit cependant que de gisements mineurs, associés il est vrai à d’importantes réserves de gaz. Le pétrole joue ainsi un rôle capital dans l’économie de la plupart des États de l’Asie sud-occidentale: Iran, Irak, Arabie Saoudite, principautés du golfe Arabo-Persique surtout, où des gisements pétroliers majeurs sur des territoires de superficie et de population très restreintes ont fait de Koweit, des Émirats arabes unis (Abu Dhabi) et du Qatar les pays du monde où le revenu par habitant est le plus élevé. Il tient également une place croissante dans l’économie égyptienne, et non négligeable dans celle de la Syrie.

D’autres États ont pu bénéficier, par les redevances de passage, de quelques retombées de la manne pétrolière. La situation de la quasi-totalité des gisements dans une zone située à l’écart de la Méditerranée et des débouchés européens a nécessité en effet de bonne heure l’organisation d’un réseau de moyens de transport spécialisés. Ce furent les oléoducs d’évacuation transdésertiques, partant des gisements irakiens et saoudiens et aboutissant aux ports d’embarquement du Levant, Banyas (en Syrie) et Tripoli (au Liban) pour le pétrole irakien (après la fermeture du débouché initial à Haïfa devenu territoire israélien), Saïda (au Liban) pour le pétrole d’Arabie Saoudite (1950; oléoduc dit «Tapline»). D’autres conduits aboutissant à la Méditerranée furent construits pour les productions nationales de la Turquie (du Rahman dagh vers Payas dans le golfe d’Alexandrette) et de la Syrie (de Karatchouk à Banyas), cependant qu’un oléoduc israélien transportait le pétrole brut importé à Eilath vers la raffinerie d’Haïfa. En effet, l’incertitude constituée par le passage des conduits en terre étrangère a poussé les exportateurs à organiser leurs débouchés directement par voie maritime à partir du golfe Arabo-Persique, tendance qu’a encore accentuée l’augmentation constante de la taille des pétroliers. Les oléoducs plus récents sont ainsi beaucoup plus courts, joignant directement les gisements aux points d’embarquement les plus proches (réseau des oléoducs irakiens du Sud par exemple), et le problème majeur fut celui de l’aménagement d’organismes portuaires suffisants pour assurer les débouchés de quantités rapidement croissantes, problème résolu parfois de façon originale comme par le port de l’îlot de Kharg, en eau profonde au milieu du golfe Arabo-Persique, où le pétrole des gisements iraniens est amené par un oléoduc sous-marin. Mais la longueur relative de la voie maritime du golfe Arabo-Persique vers les marchés européens, qui nécessite le contournement de la péninsule arabique, a conduit l’Arabie Saoudite à revenir à la solution des oléoducs continentaux directs, avec l’oléoduc transarabique aboutissant à Yanbo sur la mer Rouge et alimentant une voie maritime plus courte par le canal de Suez, lui-même relayé par l’oléoduc Suez-Alexandrie en territoire égyptien. Enfin, une marque significative du développement de la consommation intérieure de produits pétroliers a été apportée par l’apparition d’une nouvelle génération de canalisations dont les réseaux sont orientés vers les grandes villes: oléoduc des champs de l’Irak du Nord vers Bagdad, réseau iranien d’oléoducs et de gazoducs qui charpente la majeure partie du pays, alimentant Téhéran, Machad, Tabriz, atteignant la Caspienne et la Transcaucasie; oléoduc des gisements du Hasa en Arabie Saoudite vers Riyad. C’est un fait relativement nouveau. À l’origine, en effet, les ressources pétrolières avaient été fort peu génératrices d’industrialisation locale. L’Asie sud-occidentale était restée longtemps essentiellement vouée au rôle de fournisseur de matière brute pour les marchés extérieurs. Ce tableau appartient aujourd’hui au passé. Le raffinage, d’abord, s’est considérablement développé: raffineries de Téhéran, de Chir z, d’Ispahan, de Tabriz en Iran, après celle d’Abadan qui avait été la plus importante du monde, et celle, beaucoup plus modeste, de Kermanch h; en Arabie, installations de Mina al-Ahmadi, de Chuayba et de Mina Abd-Allah au Koweit, de Bahrein, d’Umm al-Said au Qatar, de Ras Tanura en Arabie Saoudite, tandis que la vieille raffinerie d’Aden continue d’être alimentée par du pétrole du golfe Arabo-Persique; en Irak, raffineries de Kirkuk et de Bagdad; dans le Levant, raffineries de Homs et Banyas en Syrie, de Tripoli et Saïda au Liban; en Turquie, établissements de Batman, Mersin, Izmit et Izmir. L’utilisation du pétrole et du gaz naturel dans l’industrie pétrochimique est apparue ensuite, avec la constitution de puissants complexes sur les côtes du golfe Arabo-Persique: en Iran (Abadan et Bandar Ch hpour, Kharg); à Koweit (Chuayba); en Arabie Saoudite (Djubayl); au Qatar (Umm Said); à Abu Dhabi (Ruvays). Enfin, on assista au développement d’industries lourdes pour lesquelles le pétrole et le gaz constituent des sources d’énergie: aciéries d’Ahvaz et surtout d’Ispahan en Iran; de Khor al-Zubayr en Irak; de Djubayl en Arabie Saoudite et d’Umm Said au Qatar; usines d’aluminium à Bahrein, à Dubay dans les Émirats arabes unis; usines d’engrais (Chir z en Iran, Damm m en Arabie Saoudite). Une étape ultime de cette évolution industrielle sera sans doute constituée par l’expansion des industries légères, qui n’est encore bien amorcée qu’au Koweit, mais dont les premiers signes apparaissent déjà en Arabie Saoudite.

Parallèlement, enfin, se sont développés dans le Golfe, grâce aux immenses excédents de devises dégagés par la rente pétrolière massivement accrue depuis 1973-1974, de nouveaux groupements urbains ultramodernes, qui ont pratiquement fait table rase des villes poussiéreuses du passé (Koweit; Riyad en Arabie Saoudite; Doha au Qatar; Abu Dhabi). D’intenses mouvements de population ont dirigé vers ces agglomérations des flots d’immigrants et de travailleurs en provenance notamment du Levant (réfugiés palestiniens au premier rang) et des hautes terres du Yémen, mais aussi du sous-continent indien et même de l’Asie orientale. Le centre de gravité économique de l’Asie du Sud-Ouest, situé traditionnellement dans les villes commerçantes et agricoles du Croissant fertile et de la côte méditerranéenne, s’est largement transporté vers les rives du golfe Arabo-Persique.

2. L’Asie méridionale

L’originalité de l’Asie méridionale est double: sur le plan physique, elle est la partie tropicale, chaude et humide de l’Asie; sur le plan humain et quelle que soit la variété des peuples et des ethnies, elle tient de l’Inde classique l’essentiel de sa civilisation: écritures, arts, thèmes littéraires et même philosophiques. À cet égard, le Pakistan, proche du Moyen-Orient musulman, les Philippines hispanisées et surtout le Vietnam de civilisation chinoise font exception.

Diversité des populations

Les populations de l’Asie méridionale sont très diverses, par leur origine ethnique et leurs langues. Des populations négritos subsisteraient en Inde, aux îles Andaman et Nicobar, dans la péninsule Malaise (Semang), aux Philippines (Aetas). Les premiers Papous (Mélanésiens) apparaissent à Florès. Ailleurs vivent des hommes dont nous ne savons presque rien, qui pratiquent en forêt la chasse et la cueillette, vivent en groupuscules nomades, tels les Punan de Bornéo.

L’Asie du Sud-Est est peuplée, en majeure partie, de populations brunes ayant gardé un type assez net. La plupart parlent des langues «malayo-polynésiennes», très différentes d’ailleurs: ainsi les Dayak de Bornéo, les Batak de Sumatra, les Igorot des Philippines, peuples qui n’ont subi ni l’influence indienne ni celle de l’islam: on les appelle ProtoMalais par opposition aux Deutéro-Malais (Malais au sens strict, Javanais, Sundanais, Balinais, Achinais, Menangkabau...), indianisés puis islamisés. Des populations de même langue existent en péninsule Indochinoise (Rhadé et Jarai); mais la plupart des populations brunes de la péninsule sont de langue m 拏n-khmère: ainsi les Kha du Laos, les Phnong ou Mnong, les Sedang, les Bahnar..., non indianisés et dits Proto-Indochinois ; les Cambodgiens, de même langue, ont subi profondément l’influence indienne; de même les M 拏n, de la région de Moulmein en Birmanie, mais ces derniers sont en partie assimilés aux Birmans. Dans le sous-continent indien, les «tribus» Mounda (Santal...) seraient, elles aussi, de langue m 拏n. Les populations brunes, de langues malayo-polynésiennes ou m 拏n-khmères, ont, sous l’influence civilisatrice de l’Inde, créé les premiers États de l’Asie du Sud-Est.

Des populations très sombres, noires, sans caractère négroïde, de petite taille, forment, sans doute, le principal fonds anthropologique de l’Inde. Elles sont particulièrement bien représentées dans l’Inde du Sud mais, ethniquement, les caractères des Bengalis, par exemple, ne sont guère différents. Bien qu’il ne faille pas faire coïncider ethnies et langues, une partie importante de ces populations noires parle des langues dravidiennes, dont les quatre principales sont le tamoul (État de Tamilnadu), le malayalam (État de Kerala), le kannara (État de Karnataka) et le telugu (État d’Andhra Pradesh).

Mais les populations noires ou fortement métissées de l’Inde du Nord parlent, de même que les populations blanches, des langues indo-européennes ou aryennes. Les principales langues aryennes sont l’hindi (parlé par 300 millions d’hommes), l’oriya (État d’Orissa), l’assami (État d’Assam), le bengali (Bengale occidental et Bangladesh), le gujerati (État de Gujerat), le mahratti (État de Maharastra) et le punjabi (Punjab et Pakistan occidental), le kashmiri, le cinghalais, langue de la majorité des habitants de Sri Lanka; la langue officielle du Pakistan, l’urdu, est de l’hindi mélangé de nombreux mots persans et écrit avec un alphabet arabe; à l’extrême nord-ouest du Pakistan (North West Frontier Province), les Pathans parlent le pushtu, une des deux langues iraniennes de l’Afghanistan. Les Mahrattes, les Gujeratis, les Rajasthanis (État de Rajasthan) et surtout les Punjabis et les Pathans sont des populations à prépondérance blanche et à type ethnique très marqué.

Enfin, une grande partie de l’Asie méridionale est peuplée par des populations «jaunes» mongoloïdes. Certaines sont restées primitives, le plus souvent animistes: ainsi les Naga du Nagaland (nord-est de l’Inde), les diverses populations de l’Arunachal Pradesh (Inde) et des Chittagong Hill Tracts (Bangladesh): Chakma et Marma, de langue tibéto-birmane (ces derniers, bouddhistes, ayant toutefois une écriture proche du vieux birman) ainsi que les Chin, Kachin, Karen, de langues tibéto-birmanes et qui habitent l’ouest, le nord et le sud-est de la Birmanie; ainsi encore les Man, les Lu, les Lolo et surtout les montagnards Hmong, de langues apparentées au chinois, du haut Laos et du nord du Vietnam; ainsi, enfin, les Mnong de la région du Hoa Binh (nord du Vietnam), de langue très proche du vietnamien.

Les autres populations mongoloïdes ont subi très profondément l’influence des grandes civilisations: civilisation indienne pour la plupart, civilisation chinoise pour les Vietnamiens et certains Thaïs. Ainsi, les Birmans (et leurs «cousins»: Arakanais, Tavoyan) de langue tibéto-birmane, les Thaïs (Shan de Birmanie, Siamois, Laotiens) ont-ils été profondément marqués par la civilisation indienne, dont ils ont hérité le bouddhisme Theravada. Les Vietnamiens, eux, ainsi que les Thaïs blancs (Laichau), noirs (Sonla) et rouges (Sam Neua), ont subi l’influence chinoise.

La mise en place de ces populations nous est imparfaitement connue. Les populations «brunes» et «noires» sont, en tout cas, les plus anciennement installées (après les Négritos), respectivement en Asie du Sud-Est et en Inde. Les Aryens sont arrivés en Inde vers l’an 1000 avant J.-C. Les mongoloïdes ne peuplaient guère, avant notre ère, que les deltas du nord du Vietnam; Birmans, Thaïs sont venus tardivement des confins tibétains et du Yun-nan; leurs premiers royaumes apparaissent au XIe siècle en haute Birmanie, au XIIIe siècle dans le nord de la Thaïlande; les Hmong ne sont apparus qu’au XVIIIe siècle dans le nord de l’Indochine.

Quelle que soit la variété de ces populations, quelle que soit l’importance d’éléments communs et très anciens de civilisation matérielle et spirituelle antérieurs à toute indianisation en Asie du Sud-Est, la distinction essentielle entre les peuples est celle qui oppose les peuples imprégnés par la civilisation de l’Inde classique et ceux qui n’en ont pas subi l’influence, soit parce qu’ils sont restés primitifs, soit parce qu’ils ont subi une autre influence.

Les grandes civilisations

Les premières civilisations apparues, dans l’actuel Pakistan, vers 3300 avant J.-C., sont les civilisations de l’Indus, fortement urbanisées (Mohenjodaro au Sind et Harappa au Punjab), en relations avec Sumer; leur écriture n’est malheureusement pas encore déchiffrée. Ces civilisations hautement évoluées ont disparu brutalement entre l’an 2000 et l’an 1000 dans des conditions qui restent mystérieuses; la plupart des historiens mettent cette disparition en rapport avec l’arrivée des Aryens, peuples blancs, de langue indo-européenne (sanscrit), qui se transmettaient oralement des Veda (recueils d’hymnes et de formulaires) où apparaissaient déjà des grands dieux du Panthéon hindouiste: Vishnu, Çiva, Brahma; les Veda ont été écrits au IVe siècle, en écriture araméenne.

Cependant que le nord-ouest de l’Inde jusqu’à l’Indus était conquis par les Perses, au VIe siècle, les Upanishad définissaient, dans le cadre du veddisme ou hindouisme, le dogme de la Réincarnation sur lequel repose toute la pensée du monde indien et de la plus grande partie de l’Asie du Sud-Est, c’est-à-dire de plus de un milliard d’êtres humains.

À partir de cette croyance en la Réincarnation de l’atman (anima ?) sous des aspects corporels divers et de la constatation de la permanence de la douleur, Gautama Çakyamuni fonde au VIe siècle la pensée bouddhique. Celle-ci va jouer pendant plusieurs siècles un rôle de premier ordre. Le IVe siècle voit une éphémère conquête grecque des régions de l’Indus (326), le IIe un royaume gréco-bouddhique de Bactriane, puis du Gandhara (185 av. J.-C.-140 apr. J.-C.): ici est né le premier grand art bouddhique. Au IIIe siècle cependant, Açoka (264-226) réalise le premier l’unité de l’Inde avec l’empire Maurya dont la capitale est l’actuelle ville de Patna, qui s’étend jusqu’au Pennar, ne laissant subsister au sud que les premiers États tamil; Açoka se convertit au bouddhisme. Et dès lors, sous les diverses dynasties qui se succéderont jusqu’au milieu du VIIIe siècle de notre ère: Çunga (Ier s.), Gupta surtout (IVe-VIe s.), Harsha (606-647), l’Inde du Nord est bouddhique; bouddhique aussi le grand art indien classique, l’art gupta; le bouddhisme Mahayana règne à la grande Université de Nalanda; dans le sud du Deccan, la dynastie Andhra (IIe s. av. J.-C. - IIe s. apr. J.-C.) construit les temples bouddhiques d’Amarav ti; les grottes d’Ajanta en pays Mahratte sont décorées de fresques bouddhiques. L’hindouisme reste très vivant cependant: les grandes épopées, Ramayana , Mah bharata (avec le chant célèbre de la «Bhagavad-G 稜ta»), datent du IIIe siècle avant notre ère; elles inspireront – le Ramayana surtout – les thèmes littéraires et artistiques de toute l’Asie du Sud-Est. Dans le Deccan, plus tard, l’hindouisme, le çivaïsme notamment, inspire l’art d’Élephanta, en pays Mahratte. La grande dynastie des Pallava (400-750) est hindouiste en pays tamoul (temple de Mahabalipuram). Hindouisme et bouddhisme s’opposent, en particulier, sur le plan social, car la «Bhagavad-G 稜ta» a fait de la hiérarchie des castes une donnée fondamentale de l’hindouisme tandis que, pour le bouddhisme, tous les hommes sont égaux.

Hindouisme et bouddhisme vont l’un et l’autre se répandre avec les prêtres, les moines et les commerçants indiens dans l’«Inde extérieure», c’est-à-dire en Asie du Sud-Est. La civilisation indienne fait naître toute une série d’États. Sur l’emplacement du Cambodge méridional et du delta du Mékong, c’est le Funan (Ier-VIe s.), avec le grand port Oc Eo; lui succédera le Chenla puis le grand royaume khmer d’Hariharapura (Roluos) et d’Angkor (IXe-XIIIe s.). Sur la côte d’Annam (Trung Bo actuel), le Champa dont la capitale est à Myson (Quang Nam) prospérera du IIe au XIVe siècle. Du Ve siècle, époque d’une recrudescence de l’émigration indienne, date dans le centre nord de Ceylan le royaume bouddhiste d’Anuradhapura puis de Pollonaruwa; au VIIe siècle s’affirmeront, à la limite du delta de l’Irrawaddy, le royaume M 拏n de Pegu, et, aux lisières du delta de la Chaopraya, le royaume M 拏n de Dvarav ti; au VIIe siècle, un premier royaume se forme dans le centre de Java, ancêtre du royaume des Caïlendra et du M taram (732-1049) qui construit Borobudur; au VIIe siècle encore, le Mal you de Sumatra (région de Jambi) auquel succède la puissante thalassocratie de Crivijaya (Palembang) qui dominera le détroit de Malacca et le détroit de la Sonde du VIIIe au XIIIe siècle.

Diverses furent les destinées de ces États indianisés et de l’Inde même. Celle-ci fut peu à peu conquise par les musulmans: en 1192, Mohammed Ghor est vainqueur à Tarain des Radjpoutes, défenseurs de l’Inde classique, et conquiert toute la plaine indo-gangétique. Cette victoire musulmane est, sans doute, la cause décisive de la disparition du bouddhisme dont les monastères, particulièrement vulnérables, se trouvaient dans l’Inde septentrionale. Les sultans de Delhi (1210-1526) puis les Grands Mogols (1550-1707) achèveront la conquête musulmane de l’Inde. L’islam, de même, apparaît en 1250 à Sumatra, et les musulmans abattront vers 1520 le grand royaume hindouiste de Modjopahit dans l’est de Java (XIIIe-XVIe s.): toute l’Indonésie, sauf Bali, est musulmane.

Dès le XIVe siècle, cependant, la grande dynastie hindouiste tamoul des Tchola (capitale Madurai) a détruit le royaume cinghalais de Pollonaruwa. Dans la péninsule Indochinoise, enfin, l’action décisive est la descente vers le sud de populations «mongoloïdes». Les Birmans fondent au XIe siècle le royaume de Pagan, en haute Birmanie, et conquièrent le royaume Pyu de Prome. Les Thaïs fondent les royaumes de Sukothaï (1220-1292) et Chieng Mai (1296), s’installent enfin à Ayuthaya qui sera capitale siamoise de 1351 à 1784; ils ont absorbé les États M 拏n indianisés de Haripunjaya et Dvaravâti et, après avoir pris Angkor (1352), après avoir pris Lovek (1587), seront bien près d’anéantir le Cambodge qui sera sauvé de leurs coups et de ceux des Vietnamiens par la France. Les Thaïs Lao créent des principautés rivales dans les bassins du Mékong. Enfin, à l’est, le Champa est anéanti par les Vietnamiens (XIVe-XVIe s.) qui conquièrent ensuite la Cochinchine (Nam Bo) sur les Khmers.

Le Vietnam a pris assez peu de chose à la brillante civilisation du Champa; il est resté fidèle à la civilisation chinoise que lui avait imposée une longue occupation (IIIe s. av. J.-C. - Xe s. apr. J.-C.). En revanche, les Siamois et les Birmans ont adopté la civilisation des États indianisés m 拏n et khmer qu’ils avaient vaincus; de même, les Laotiens ont subi l’influence de la civilisation khmère; les uns et les autres ont adopté aussi un élément nouveau de grande importance, le bouddhisme Theravada, instauré à Ceylan au milieu du IIe siècle et qui fut introduit à Pagan à la fin du XIIe siècle puis dans les royaumes siamois, au Cambodge et au Laos.

L’Asie du Sud-Est a donc été, à des degrés divers d’ailleurs, une «Inde extérieure». Outre le Vietnam, les Philippines n’ont pratiquement pas subi l’influence indienne; les peuples montagnards surtout sont restés à l’écart. Pourtant, sous cette influence indienne, les traces d’une civilisation «australo-asiatique» se découvrent aisément. Un des faits les plus importants est le rôle considérable de la femme – même au Vietnam –, cela sans parler des peuples matrilocaux et matrilinéaires tels que les Menangkabau. Le trait le plus géographique est, peut-être, la construction des maisons sur pilotis, dont le plancher est fixé aux colonnes qui supportent le toit: adaptation remarquable aux conditions de pays forestiers, très humides en été, infestés de bêtes de toutes sortes. La maison javanaise fait exception, mais les Javanais habitaient eux aussi des maisons en hauteur qui sont représentées sur les bas-reliefs du Borobudur, et c’est sans doute la pénurie de bois qui les a contraints de construire à terre. Seuls les Vietnamiens et quelques peuplades montagnardes (Hmong) construisent normalement à terre. Dans l’alimentation, la pâte de poisson est le complément habituel du riz.

De l’Inde sont venus l’araire et l’attelage à deux bêtes au joug de garrot. À l’Inde également ont été empruntés les écritures traditionnelles, les thèmes littéraires et artistiques et surtout l’hindouisme dont l’empreinte subsiste en Indonésie – à Java surtout – sous l’islam et le bouddhisme.

Influence géographique des religions

Les grandes religions dominent la vie des populations de l’Asie méridionale.

La République indienne est, en principe, un État laïc. En fait, s’il y a d’importantes minorités religieuses (80 millions de musulmans, 10 millions de chrétiens, 7 millions de sikhs, 2 millions de jaïns, quelque 100 000 parsis), 86 p. 100 de la population est hindoue et la ferveur religieuse est extraordinaire. L’hindouisme est apparemment un polythéisme, avec de grands dieux: Vishnu, Çiva, et une multitude de divinités. En fait, c’est un panthéisme, une religion immanente: Dieu est tout et dans tout. La Réincarnation est une conséquence de ce panthéisme. La vie, sous les apparences, est permanente: l’atman est immortel; il prend dans des réincarnations successives des apparences diverses.

Dans ces conditions, il n’y a pas de différence fondamentale entre l’homme et l’animal: l’atman peut se réincarner sous les apparences d’un animal. Il est donc interdit de tuer les animaux comme il est interdit de tuer les hommes: telle est la doctrine de l’ahimsa . Dans ces conditions, l’hindouiste de stricte observance est végétarien ou, du moins, ne consomme ni viande, ni poisson, ni œuf. Il serait difficile de ne pas mettre en rapport avec ces préoccupations religieuses le faible rôle de la pêche et du petit bétail.

La République indienne tout entière pêche environ 3,6 millions de tonnes de poisson de mer, ce qui représente une moyenne de 4 kg de poisson par personne et par an; encore faut-il ajouter que pêcheurs et consommateurs sont, en partie, musulmans ou chrétiens: les chrétiens du Kerala pêchent, à eux seuls, 200 000 à 300 000 t de poisson de mer. Peu de petit bétail: les volailles sont peu nombreuses et on estime à 6 œufs par personne et par an la consommation indienne; 10 millions de porcs pour toute l’Inde, propriété des plus misérables des «intouchables»; les moutons (40 millions) sont élevés surtout pour la laine; seules les chèvres (60 millions) fournissent de la viande, notamment dans les provinces du Nord, mais, du fait de l’interdit religieux, la viande n’a qu’une faible valeur marchande. L’immense troupeau bovin (200 millions de têtes) et bubalin (50 millions de têtes) est d’abord un instrument de travail (labour, transport) d’ailleurs sous-employé, bien que la bouse séchée soit un combustible essentiel. Cependant, le lait est consommé, notamment sous forme de beurre fondu (ghi ), surtout le lait de bufflesse d’ailleurs; mais ce lait, devenu un élément essentiel de l’alimentation des hautes castes, notamment des brahmanes, est un aliment relativement cher. L’élevage en Inde est plein de contradictions, car si la vache est objet de respect, il y a cependant moitié moins de vaches que de bœufs; le bétail est sous-alimenté en général, sauf certains très beaux bœufs de travail, car il est trop nombreux: chacun veut avoir son attelage de deux bêtes et parfois une bufflesse fournisseuse de lait, ce qui est irrationnel. Quoi qu’il en soit, la viande n’est pas consommée par les castes hautes; elle est l’objet d’opprobre; le métier de boucher, ceux d’équarisseur, de tanneur, de cordonnier sont méprisés et réservés aux plus basses castes. Ce fait de civilisation rend qualitativement déficiente une nourriture, qui l’est aussi quantitativement.

Les faits ne sont pas très différents dans les «pays bouddhiques», car le bouddhisme lui aussi croit à la Réincarnation et interdit de tuer. Faible importance du petit bétail (600 000 porcs pour 40 millions d’habitants, en Birmanie), pêche pratiquée surtout par des non-bouddhiques, qui fournissent aussi les bouchers. Cheptel très important considéré comme un instrument de travail. Mais Siamois, Birmans, Cambodgiens ne consomment pas de lait; rien ne leur interdit, par contre, de manger de la viande ou du poisson (les Cambodgiens consomment quelque 30 à 40 kg de poisson par personne et par an).

Bien que la question soit très controversée, la hiérarchie des castes, si caractéristique de la civilisation indienne, se justifie aux yeux des populations, si elle ne s’explique pas réellement, par des conceptions religieuses. La société indienne est divisée en quelque 2 000 cellules étanches, endogamiques, héréditaires, les jati ou castes. La plus grande partie des castes relève d’une hiérarchie en quatre varna : les trois castes pures, celle des brahmanes (ou brahmes), à l’origine caste des prêtres, celle des khsatriya (guerriers), celle des vaisya ; et la grande varna des shudra (laborieux): agriculteurs, éleveurs, artisans divers, qui groupe la grande majorité de la population indienne. Mais sont en dehors de la hiérarchie des varna les castes impures, les intouchables ou parias , appelés harijans par Gandhi; ils sont chargés de besognes impures (tanneurs, éleveurs de porcs) ou humiliantes (vidangeurs, boueux, blanchisseurs) ou méprisées («souraires» exploitant cocotiers et Borassus flabellifer pour faire de l’alcool ou du sucre); ils forment la grande masse des ouvriers agricoles. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, chaque caste avait sa spécialité professionnelle, souvent très étroite, qui se transmettait de père en fils (jardiniers, charpentiers, potiers, menuisiers et même porteurs d’eau, grilleurs de pain, presseurs d’huile, fleuristes) et cette spécialité était une exclusivité. De ce fait, le village indien était une cellule économique se suffisant à elle-même; il était, il est encore divisé en quartiers correspondant aux principales castes; à l’écart, groupés autour de leur propre puits, les parias vivent dans le cheri . En ce qui concerne cette spécialisation professionnelle, le système est en décadence: de nombreux artisans ont disparu (les tisserands en coton en particulier) devant l’invasion des produits manufacturés, d’abord britanniques puis indiens; de ce fait, de nombreuses castes d’artisans pratiquent désormais l’agriculture, aggravant le dramatique surpeuplement des campagnes indiennes. La caste brahmanique a cessé de se confondre avec la caste sacerdotale et même avec la classe rurale instruite. Mais le rôle des brahmanes reste fondamental: non seulement ils fournissent seuls les prêtres, mais encore et surtout, bénéficiant d’une longue tradition d’étude, ils ont accaparé les emplois tertiaires des villes et tendent à constituer une classe d’administrateurs; ils sont restés très soucieux de leur pureté et il leur est interdit de travailler de leurs mains. 50 millions d’intouchables demeurent, en dépit de la Constitution, dans leurs cheri , chargés des besognes dont personne ne veut et objets de souillure, même s’ils sont riches – ce qui est parfois le cas.

Le problème de l’origine des castes est des plus difficiles. En tout cas, la justification telle qu’elle apparaît pour la première fois dans la «Bhagavad-g 稜ta», au IIIe siècle avant J.-C., et telle qu’elle est acceptée par les hindous, est religieuse: l’appartenance à une caste est une conséquence des actions faites dans les vies passées, est donc une conséquence du karma. Les castes restent ainsi séparées par la crainte de souillure; un brahmane ne peut aller dans un cheri s’il ne veut point devoir se soumettre à une longue purification. Dans ces conditions, musulmans et chrétiens sont, pour la plupart, des intouchables qui ont voulu s’évader de ce système religieux.

L’hindouisme marque profondément le monde indien. Le bouddhisme Theravada imprègne la vie quotidienne des Cinghalais, des Birmans, des Thaïlandais, des Laotiens et des Cambodgiens. L’Union birmane est, depuis 1961, un État bouddhique.

Certes, le bouddhisme pratiqué dans ces pays recouvre bien des traditions animistes, voire hindouistes. Les paysans cambodgiens, par exemple, restent fidèles au culte des neakta , sortes de génies de la terre, de la forêt; de même les Thaïlandais au culte des phi et les Birmans au culte des nat. Les Birmans n’incinèrent pas leurs morts (à l’exception des moines pongyi ), qu’ils enterrent dans des cimetières. Mais la ferveur religieuse est partout grande: pour 7 millions d’habitants, le Cambodge comptait 60 000 moines, et, pour 40 millions d’habitants, la Birmanie en compte 150 000. Ces moines, vêtus de la robe jaune, crâne et sourcils rasés, pratiquent une vie austère, mendient leur nourriture, méditent l’enseignement du Bouddha; mais leurs vœux ne sont pas perpétuels. La plupart sont des laïcs qui font une retraite plus ou moins longue. Ils vivent dans ce que l’on appelle improprement une pagode (wat au Cambodge, au Laos, en Thaïlande; pongyi kyauna en Birmanie); chaque monastère comprend un sanctuaire, des stupa , où sont renfermées les cendres des morts, et les maisons sur pilotis des moines; le Cambodge, pour 1 000 communes, comptait 2 800 monastères. Le monastère est le centre de la vie paysanne, le lieu de réunions, le lieu des fêtes. Le gouvernement birman a renoncé à construire un grand barrage sur la Mû, en haute Birmanie, pour ne pas détruire des pagodes. Les bonzes ne sont pas des prêtres: ils n’officient pas, mais ils participent aux fêtes familiales, aux mariages, aux incinérations. Les dépenses religieuses représenteraient 8 p. 100 du budget familial en Thaïlande, 12 p. 100 au Cambodge. Les moines ne travaillent pas de leurs mains, mais ils enseignent; traditionnellement les jeunes hommes doivent faire un stage à la pagode. Cela explique un fait très important et exceptionnel jusqu’à ces dernières années: la majorité de la population masculine est alphabète (50 à 70 p. 100 en Birmanie). En revanche, une portion importante de la population active masculine est enlevée aux circuits de production.

Le renoncement bouddhique ne porte pas aux efforts créateurs. D’où certaines inaptitudes à la vie économique moderne. Un rôle essentiel est souvent tenu par les minorités ethniques non bouddhiques: en Thaïlande par les Chinois, au Cambodge par les Chinois et les Vietnamiens, en Birmanie et à Sri Lanka par les Indiens.

Par ailleurs, le premier commandement de la loi bouddhique interdisant de supprimer la vie, l’élevage est négligé, la sériciculture en régression (il faut tuer les vers); la grande pêche commercialisée est peu répandue sauf au Cambodge; enfin la négligence dans la lutte contre parasites, chenilles, etc., lui est parfois attribuée.

Malgré leur grand nombre, les moines n’ont nulle part accaparé les terres: les 2 800 pagodes du Cambodge, par exemple, ne possédaient que 20 000 ha de mauvaises terres. Le renoncement bouddhique est désintéressement. Par contre, ils ont parfois participé à la vie politique, tant en Birmanie qu’au Cambodge et en Thaïlande.

On pourrait qualifier cette Asie bouddhique, en face de l’Inde, d’«Asie heureuse». Une impression générale de douceur se dégage des campagnes. Elle est due, en partie, à la morale bouddhique de non-violence, de détachement pour les biens de ce monde, de compassion pour tous les êtres vivants: à des peuples souvent violents, au passé belliqueux, le bouddhisme a apporté au moins un idéal pacifique. Mais la «joie de vivre» des habitants tient aussi, sans doute, au fait que les hommes ne sont pas trop nombreux puisque les États sont peu peuplés, et finalement à l’équilibre de la vie rurale traditionnelle.

Au moins autant qu’à la langue cinghalaise, aryenne, parlée par la majorité de la population, c’est au bouddhisme que Sri Lanka doit d’avoir gardé sa personnalité face au pays tamoul dravidien et hindouiste, et ce, en dépit de la présence sur son sol de fortes minorités tamoules. D’une façon plus générale, les nations se définissent très largement par des caractères religieux. Le catholicisme, plus encore que l’influence espagnole du XVIe au XIXe siècle, explique l’originalité des Philippines (seuls les Moros, dans le sud de Mindanao, sont musulmans). Mais la manifestation géographique la plus évidente de cette influence religieuse a été la «partition» du sous-continent indien le 15 août 1947. Partage absurde puisque le Pakistan était divisé en deux parties séparées par 1 700 km de territoire indien, puisque deux des régions historico-linguistiques les plus originales, le Punjab et le Bengale, étaient partagées entre les deux États; puisque le plus grand réseau d’irrigation du monde, au Pakistan, se trouve privé des têtes des rivières qui l’alimentent. Partage qui laissait en suspens maint problème, notamment les problèmes linguistiques: la République indienne a organisé des États qui correspondent chacun à une langue dominante, mais l’hindi n’est pas admis comme langue nationale, notamment par les Dravi diens. Les Bengalis, surtout, refusant la primauté de l’urdu et des Pakistanais «occidentaux», ont fait éclater le Pakistan (1971) et créé le Bangladesh.

Il reste que 50 millions de musulmans avaient obtenu le partage du monde indien parce que, fidèles de la plus transcendante des religions, ils ne pouvaient admettre d’être soumis aux hindous.

Les systèmes de cultures

La grande majorité de la population de l’Asie méridionale est paysanne: 79 p. 100 en Inde, 80 p. 100 dans la plupart des autres pays, à l’exception de la Malaysia, des Philippines et, bien sûr, de Singapour.

Cette population paysanne vit surtout de la culture du riz ou plus exactement du paddy. Certaines populations, certes, consomment différents types de racines et de tubercules, notamment à Sumatra, à Bornéo, en Malaisie et en sont restées aux techniques de la cueillette et de la chasse, tels les Punan de Bornéo oriental qui chassent à courre le sanglier, à la sarbacane les oiseaux, et abattent parfois de grands arbres pour cueillir quelques maigres grappes de fruits dont ils mangent même les noyaux. Ailleurs, notamment à Sulawesi, le sagou, qui est la moelle d’un palmier de marécage, le sagoutier (Metroxylon ), est consommé. Dans certaines régions, le maïs est la nourriture habituelle: ainsi chez les Hmong du haut Laos, dans l’est de Java, dans l’île de Madura, dans les petites îles de la Sonde (à Timor en particulier), aux Philippines. Fait récent, sans doute, puisque le maïs, plante américaine, n’a guère pu être introduit dans cette partie du monde avant le XVIe siècle.

Le sous-continent indien a vu se développer, à côté d’une civilisation fondée sur le riz, une civilisation des millets (sorgho ou jowar , pennisetum ou bajra , éleusine ou ragi ) associés à divers pois et à des oléagineux, et une civilisation du blé. Les millets, culture d’été, occupent 34 millions d’hectares; sur les médiocres sols ferrugineux tropicaux rouges de l’Andhra Pradesh, du Karnataka, du Tamilnadu, le bajra est cultivé partout où l’irrigation par réservoirs n’est pas possible; sur les sols noirs du Maharashtra, le jowar domine, associé au sésame et au coton; au nord du Deccan, dans le Rajasthan aride, aux sols sableux ou squelettiques, le bajra l’emporte à nouveau, là où l’irrigation ne permet pas, cette fois, la culture du blé. La culture et la consommation des millets caractérisent également la haute Birmanie ou bassin de Mandalay.

Le Punjab, tant pakistanais qu’indien, et l’Uttar Pradesh, en particulier le Doab entre Gange et Jamuna, ont une civilisation matérielle fondée sur le blé, blé dur de type méditerranéen associé aux pois chiches (gram ), le tout couvrant 30 millions d’hectares. Le blé est ici une culture paradoxale car c’est une culture d’hiver: il doit donc pousser en pleine période de sécheresse, si l’on excepte quelques médiocres pluies de janvier-février. La culture n’est possible qu’à condition de labourer dès mai et de laisser les terres en jachère labourée pour profiter des pluies jusqu’aux semailles d’octobre; ou bien à condition d’irriguer, ce qui n’est pas moins paradoxal dans un pays où les pluies d’été seraient suffisantes pour une autre céréale: irrigation traditionnelle par puits à balancier ou irrigation moderne par puits tubulaires. C’est pour la culture du blé et du coton que les Anglais avaient aménagé au Punjab le plus grand réseau d’irrigation du monde. Le Punjabi et l’Hindi mangent le chappatti , petite galette de blé mêlé de pois chiches; ils appartiennent aux civilisations du Proche-Orient mais dans des conditions climatiques bien différentes.

Toutefois, le riz couvre 35 millions d’hectares en Inde, 9 millions d’hectares au Bangladesh et domine de très loin l’agriculture de l’Asie du Sud-Est. Il est, sans doute, originaire de l’Asie tropicale. Il peut être cultivé très exceptionnellement sur champs labourés, plus souvent sur champs sur brûlis, mais normalement en rizières.

Les brûlis

La technique de la culture sur brûlis aboutit à la création d’un terrain hirsute, encombré de souches calcinées, dominé par quelques grands arbres: c’est le jhum de l’Inde, le miir (en mâ, langue m 拏n-khmère), le ray (en siamois), le taungya (en birman), le ladang (en malais) ou le caingin (en tagalog): par extension, ces termes s’emploient aussi pour désigner la technique de culture dont les caractéristiques essentielles sont le défrichement par le feu et la longue jachère. Les opérations sont les suivantes: abattage des lianes, arbustes, arbres petits et moyens (les grands arbres étant généralement épargnés) à une hauteur de un mètre environ; solennelle mise à feu en commun, en fin de saison sèche; semis du paddy et de quelques autres plantes, l’homme faisant dans la cendre, à l’aide d’un ou deux bâtons, des trous dans lesquels la femme dépose des graines; puis surveillance par chaque famille de la parcelle qui lui a été attribuée; parfois un ou deux sarclages; récolte des grains à la main ou à la faucille. Le jhum ou ladang est cultivé, le plus souvent, deux ans de suite, puis il est laissé en jachère – et non pas abandonné – pendant une période qui normalement est de vingt ans: il est alors peu à peu envahi par une forêt secondaire très médiocre.

La culture sur brûlis est surtout pratiquée dans les zones montagneuses et par des populations primitives (Kha du Laos, Phnong du Cambodge, Kachin et Chin de Birmanie, Batak et Dayak d’Indonésie). Mais elle peut également être pratiquée en plaine, même par des populations évoluées: ainsi par les Marma des Chittagong Hill Tracts, par certaines populations sumatranaises, par des Cambodgiens.

Les nuances dans les méthodes de travail sont très nombreuses dans le détail. Le plus souvent, le ladang ne mérite pas sa qualification de culture itinérante (shifting cultivation ). En effet, chaque village dispose d’un territoire bien défini dans lequel il déplace ses ladang ; le village même est fixe avec des arbres fruitiers; il arrive qu’il se déplace, mais généralement pour une raison sanitaire ou religieuse.

Toutefois, dans d’autres cas, les villages se déplacent au fur et à mesure que les cultures sur brûlis ont épuisé tout un secteur de terrain. Les Hmong du haut Laos ont, ainsi, défriché les hauteurs (au-dessus de 800 m) dans leur progression depuis la frontière chinoise jusqu’au plateau du Tran Ninh. Les Iban de Sarawak ont, en un siècle, progressé d’est en ouest sur 160 km. Les Dayak abandonnent de temps à autre leurs «longues maisons», se contentant d’emporter les tuiles en bois de fer qui les recouvraient.

Le ladang devient tout à fait fixe lorsqu’il est livré aux cultures commerciales comme le caféier et surtout l’hévéa. Tel est le cas dans le Siam méridional, la Malaisie, à Bornéo ou Sumatra. La jachère disparaît, les sarclages se multiplient. La propriété collective fait place à la propriété individuelle. Ce sont les small holdings des auteurs anglais.

La rizière

La rizière est un champ en eau, subhorizontal; l’eau est maintenue par des diguettes. Seules des surfaces planes peuvent donc être cultivées. Et la riziculture se cantonne, sauf exceptions remarquables, aux plaines alluviales. La rizière le plus souvent ne reçoit que l’eau des pluies.

La culture normale débute aux premières pluies (mai dans l’hémisphère boréal, novembre dans l’hémisphère austral) et se termine en début de saison sèche par temps clair et lumineux. En climats équatoriaux, les rythmes sont plus variés. Le cycle des travaux comprend le labour (labour d’une pépinière, puis labour de la rizière) et le hersage, puis le semis en pépinière, le repiquage des jeunes tiges dans la rizière, la récolte et le battage (battage sur une planche ou dépiquage au pied des bœufs ou des buffles).

La riziculture est pratiquée dans le cadre de la petite exploitation familiale (inférieure le plus souvent à 2 ha) avec des moyens modestes.

Plusieurs types de riziculture peuvent être distingués. Le plus simple est une riziculture vivrière, peu intensive. Une seule culture en saison des pluies (culture kharif en Inde). Toutefois, dans les plus bas-fonds submergés et incultivables en été peut être produit un riz de saison sèche (janvier à avril): paddy à courte durée d’évolution, qu’il faut irriguer et qui ne couvre que de faibles surfaces (riz boro du Bengale). Dans les zones qu’inondent fleuves ou lacs, si l’inondation n’est pas trop brusque, un paddy dit «flottant» est semé, dont la tige croît au fur et à mesure de la montée des eaux: ce riz est semé avant le riz normal et récolté après. L’adaptation aux conditions naturelles est habile mais cette adaptation est, en même temps, une soumission. Seule la pépinière est irriguée par des procédés rudimentaires pendant le mois qui suit les semis. Les paysans savent, selon les sols ou les climats locaux, semer des riz à durée d’évolution variée (riz hâtifs de trois mois, tels les riz aus du Bengale; riz moyens de six mois, en terres hautes, sableuses et sèches; riz tardifs de neuf mois, en terres basses, argileuses et humides). En dépit d’une pauvreté assez générale des sols, les engrais ne sont pas utilisés, pas même le fumier. Le travail est finalement réduit, de l’ordre de 60 à 70 journées de travail par hectare, environ, partagées entre l’homme et la femme, mais il est mal réparti: la main-d’œuvre familiale ne suffit pas lors du repiquage et de la moisson; les paysans s’entraident; mais parfois aussi il leur faut faire appel à une main-d’œuvre salariée (des repiqueuses notamment, payées à la journée), ce qui est paradoxal dans d’aussi petites exploitations. Par contre, la saison sèche voit cesser tout travail. Les rendements sont faibles (1 t à 1,5 t/ha). Telle est la riziculture laotienne, cambodgienne, birmane, de régions relativement peu peuplées. Telle est aussi paradoxalement la riziculture du Bihar, de l’Orissa et du Bengale où, en dépit d’une très forte densité de la population, on ne fait qu’une récolte par an (essentiellement le riz aman récolté en décembre-janvier) et où les rendements sont faibles.

Cependant, le delta de l’Irrawaddy (en basse Birmanie), la plaine centrale de Thaïlande, le delta du Mékong, à un moindre degré les régions de Battambang et de Svayrieng au Cambodge sont des régions d’agriculture commerciale. Birmanie et Thaïlande étaient les plus grands exportateurs de riz du monde. Ce sont des régions pionnières restées peu peuplées jusqu’à la fin du XIXe siècle: le delta de l’Irrawaddy a été colonisé de 1870 à 1910 (près de 3 millions d’ha mis en valeur), la plus grande partie de la plaine de la Chaopraya (2 millions d’ha sur 2,6 millions) de 1910 à 1940, le Transbassac (ouest de la Cochinchine ou Nam Bo) entre 1870 et 1930. Les exploitations sont plus grandes (en moyenne supérieures à 4 ha). Un gros excédent est donc disponible. La riziculture mécanisée a fait son apparition dans la plaine centrale de Thaïlande, en basse Birmanie et dans la région de Battambang (Cambodge).

Les techniques sont extensives. Le paddy n’est pas toujours repiqué; dans les zones basses, pour favoriser une poussée rapide et aussi pour épargner la main-d’œuvre, il est souvent semé directement. Tel est le cas en particulier en basse Birmanie. Le delta très bas de l’Irrawaddy reçoit des pluies abondantes (2 360 mm de pluies en 122 jours) et régulières avec un maximum de juillet; le labour n’est même pas nécessaire, un hersage suffit. Les eaux de l’Irrawaddy sont inutilisées: quand la crue du fleuve se produit, les rizières sont déjà remplies d’eau de pluie; les neuf principaux défluents du fleuve coulent entre des levées naturelles; le bras ouest du fleuve a été endigué, mais insuffisamment pour empêcher les inondations. Les limons dont le fleuve est chargé (1 500 g/m3) et qui pourraient renouveler les sols sont en grande partie perdus. Aucune culture n’est faite en saison sèche.

Dans la plaine de Bangkok, des canaux ont été creusés; les plus anciens dessinent un réseau à l’est de Bangkok (région de Rangsit): ils datent de la fin du XIXe siècle et sont munis d’écluses. Des barrages furent ensuite construits de 1910 à 1940 sur la Suphan, la Pasak, la Nakorn Nayok. L’aménagement était médiocre. Dans le cadre du Great Chaopraya Project , un grand barrage a été terminé en 1956 à Chainat à la tête du delta, ainsi que quatre grands canaux qui suivent à peu près la direction nord-sud. En amont, les barrages Bhumipol sur la Ping et Sirikit sur la Nan, barrages-réservoirs, alimentent Chainat en saison sèche, bien qu’insuffisamment. Ainsi a été possible une seconde récolte de riz (des «riz-miracles», les I.R.R.I., en abrégé I.R.) sur 400 000 ha ou encore la culture de la canne à sucre.

Quant au delta du Mékong (5 millions de tonnes sur 2 600 000 ha en 1961), il n’a pu être conquis, dans sa partie occidentale du moins (Transbassac), que par le creusement de 1 500 km de canaux de drainage; mais la riziculture est davantage adaptation à la nature (riz flottant, riz à deux repiquages) que domination de la nature.

Une riziculture intensive, pratiquant non seulement une irrigation d’appoint en saison des pluies, mais aussi une irrigation créatrice en saison sèche, utilisant les engrais, obtenant de forts rendements et produisant deux récoltes dans l’année sur la même rizière (la récolte normale et une récolte de saison sèche), existe en quelques endroits de la péninsule Indochinoise. En haute Birmanie, à l’est de Mandalay, les rizières sont irriguées grâce à des réservoirs (tanks ) et à des canaux creusés aux XIe et XIIe siècles et réaménagés par les Anglais.

Des canaux, certains fort anciens, utilisent l’eau des rivières (la Ping en particulier) pour irriguer les bassins de la Thaïlande septentrionale. Il est possible parfois d’obtenir deux récoltes annuelles de paddy; plus souvent, une seule récolte de paddy est suivie de cultures de saison sèche (arachide, tabac), sur billons, très soignées.

Dans les deltas du nord du Vietnam, les fleuves (Song Khoï en particulier), dangereux, ont été depuis longtemps endigués. L’irrigation est, de ce fait, difficile. Aux réseaux créés par les Français, le gouvernement vietnamien a ajouté les pompes électriques: presque toutes les rizières portent désormais deux récoltes annuelles, celle du 10e mois (novembre), normale, et celle du 5e mois (mai), d’ailleurs favorisée par le crachin (cf. supra ).

La riziculture intensive est de règle à Java, dans le Centre et l’Est, et à Bali. Une très remarquable irrigation traditionnelle existait dans les plaines et sur les terrasses étagées aux flancs de certains volcans, utilisant l’eau des sources: des tubes de bambous, pratiquement invisibles, servent de canalisations, de gradin en gradin. Le modèle le plus achevé de cette irrigation est réalisé à Bali. À l’irrigation javanaise traditionnelle s’est ajoutée une irrigation moderne réalisée par les Hollandais, sur 1 250 000 ha, dans l’Est et le Centre surtout. Irrigation destinée, à l’origine, aux cultures commerciales de canne à sucre et tabac, mais qui profite à la rizière en permettant une deuxième récolte. Depuis 1970-1980, l’introduction des «riz-miracles», les I.R., sélectionnés à Los Baños aux Philippines (notamment de l’I.R. 36), riz hâtifs et à très forts rendements, a permis une troisième récolte, et les rendements atteignent ou dépassent 10 t/ha. C’est la «révolution verte» qui a doublé la production indonésienne entre 1974 et 1990 (44 millions de tonnes; rendement moyen 4,2 t).

Dans ces conditions, Java (Est et Centre) connaît une des plus remarquables rizicultures qui soient. Culture normale de paddy en saison des pluies (novembre-mai); cultures de saison sèche: polowidjo (maïs, soja, arachides), plantes industrielles (canne à sucre, tabac). Des engrais chimiques sont utilisés. Le travail est considérable (de l’ordre de 400 journées par hectare et par an). Fait non moins remarquable, la riziculture en terrasses escalade nombre de versants: les flancs des volcans sont transformés sur des centaines de mètres en escaliers dont les marches sont hautes de 0,50 à 1 m.

En Inde, la riziculture intensive est le fait surtout des États du Sud (Kerala, Karnataka, Andhra Pradesh, Tamilnadu), par irrigation. La riziculture tamoul, faite dans des conditions peu favorables puisque les pluies, inférieures à 1 000 mm, sont insuffisantes et mal réparties (elles tombent d’octobre à décembre), est très remarquable: l’irrigation, indispensable, utilise (sur 600 000 ha) l’eau de la Cavery (le premier barrage, le Grand Annaicat, remonte au IIe s.), dont la principale crue a lieu en été, époque où le Tamilnadu est sec; ainsi tout l’ouest du delta de la Cavery porte-t-il deux récoltes de riz (paddy samba et paddy kar ) dans l’année. Elle utilise aussi de l’eau des réservoirs (tanks ), eux-mêmes alimentés par les ruisseaux et rivières, et qui constituent un trait essentiel du paysage; elle utilise enfin l’eau des puits, pompée de plus en plus souvent électriquement; dans ces deux derniers cas, la culture peut être continue durant toute l’année. Ici encore, l’introduction des I.R. a permis d’obtenir jusqu’à trois récoltes de riz dans l’année (sur la même terre) et d’augmenter considérablement les rendements.

Les plantations

À ces activités traditionnelles s’ajoutent les plantations (estates ), c’est-à-dire de vastes propriétés appartenant souvent à de grandes sociétés, en exploitation directe, quasi industrielle, scientifique, pour la production massive de produits commerciaux, café, thé, huile de palme et caoutchouc. Les plantes, pour la plupart, peuvent être aussi cultivées dans de petites exploitations familiales, généralement conquises par brûlis sur la forêt: small holdings ou farms jouent un rôle économique très important; ainsi les 90 000 small holdings d’hévéas couvrent 800 000 ha en péninsule Malaise.

L’Asie du Sud-Est est, par excellence, le domaine des plantations au sens strict du terme, c’est-à-dire de grands domaines installés dans des zones forestières vides et souvent malsaines. Ces plantations ont exigé, outre le défrichement et l’assainissement du terrain, une mise au point de techniques scientifiques qui permettent de hauts rendements. L’exemple le plus classique est celui de la culture de l’hévéa: après avoir appris à sélectionner les clones de haute valeur, à planter les jeunes plants à intervalles réguliers (2 m sur 8 aujourd’hui), à semer entre les rangs d’arbres des plantes de couverture qui protègent le sol et forment un mulch (Guatemala grass, Flemingia latifolia, Tithonia diversifolja ), à pratiquer une saignée ainsi qu’une «stimulation» par hormones le long de la spirale de saignée, il fallut également améliorer le traitement en usine pour la production de latex centrifugé. Des problèmes semblables se posent pour les plantations de thé: le théier est semé en pépinière puis repiqué sous des arbres d’ombrage; les plantations françaises du Sud-Vietnam avaient mis au point la technique du semis direct en haies qui permet une première récolte à trois ans et non plus à huit. Les plantations utilisent une nombreuse main-d’œuvre qui a dû être importée (main-d’œuvre tamoule sur les plantations de Malaisie et de Sri Lanka, javanaise à Sumatra, ce qui a posé de très graves problèmes humains). Les principales zones de plantation sont la région occidentale de la péninsule Malaise (775 000 ha d’hévéas et 55 000 ha de palmiers à huile); la région de Medan à Sumatra (250 000 ha d’hévéas, 100 000 ha de palmiers à huile, 20 000 ha de sisal, 20 000 ha de thé et tabac) et les résidences de Bogor et Preangger (ouest de Java: hévéas en basses pentes et thé en altitude) et de Malang (est de Java: hévéas et café); la «zone humide» de Sri Lanka (hévéas de Ratnapura et 210 000 ha de thé de Kandy); les montagnes du Kerala (80 000 ha d’hévéas, café et thé); l’Assam (144 000 ha de théiers) et la région de Darjeeling (76 000 ha de théiers); le Sud-Vietnam (80 000 ha d’hévéas dans le glacis cochinchinois, caféiers et théiers sur les hauts plateaux); le Cambodge (50 000 ha d’hévéas).

Répartition de la population

L’Asie du Sud-Est paraît moyennement peuplée et donne une impression de vide relatif entre le monde indien et le monde chinois. Certaines régions sont vides ou presque, principalement les régions montagneuses (la densité est inférieure à 1 hab./km2 dans les monts du Sud-Cambodge), Bornéo (9 hab./km2) et la plus grande partie de Sumatra, notamment la grande plaine orientale. D’autres ne sont que faiblement ou moyennement peuplées (moins de 100 hab./km2): péninsule Malaise (55 hab./km2), delta de l’Irrawaddy ou basse Birmanie, plaine cambodgienne des Lacs, île de Mindanao. D’autres sont bien peuplées (entre 100 et 500 hab./km2): Nam Bo (Cochinchine), plaine cambodgienne des Quatre Bras, plaine de Bangkok, bassin de Mandalay ou de haute Birmanie. Enfin, de très fortes densités (plus de 500 hab./km2) existent régionalement: deltas du nord du Vietnam et plaines du Trung Bo, plaine centrale de Luçon et surtout l’île de Java tout entière qui, en 1991, avait, avec Madura, 814 hab./km2; le district de Jogjakarta avait 950 hab./km2 et certaines communes (desa ) atteignaient 3 000 hab./km2. Ces fortes inégalités posent des questions.

En outre, le contraste extraordinaire qui oppose les deltas très peuplés du nord du Vietnam aux montagnes voisines presque vides s’explique à la fois par le paludisme virulent qui sévit dans les montagnes, tandis que les plaines sont à peu près indemnes de cette maladie, et par les techniques primitives des peuples montagnards cultivateurs de ray (ladang ), alors que la riziculture des plaines est très intensive: en 1939, le peuplement dense vietnamien s’arrêtait à 25 m d’altitude. D’une façon générale, les montagnes de toute la péninsule Indochinoise, du fait du paludisme, sont des milieux répulsifs. Ailleurs, cependant, ce n’est plus la géographie mais l’histoire qui est responsable de ces inégalités. Celle-ci explique que les deltas du Mékong, de la Chaopraya, de l’Irrawaddy, tard colonisés par les peuples mongoloïdes, soient moins peuplés que le nord du Vietnam, le bassin de Chieng Mai ou la haute Birmanie: ces zones deltaïques ne semblent pas avoir été fortement peuplées par les M 拏n et les Khmer des premiers royaumes indianisés, établis sur leur périphérie. De même, l’histoire moderne explique que Luçon, où s’établirent les Espagnols, soit plus peuplé que Mindanao (encore que cette île ait été depuis les années 1920 l’objet d’une remarquable colonisation spontanée), que les plaines occidentales et orientales du Cambodge, dépeuplées par les invasions siamoises et vietnamiennes, soient moins habitées que les régions centrales du pays. L’histoire, économique cette fois (l’exploitation des mines d’étain puis l’installation des plantations d’hévéas rendues possibles grâce à l’infrastructure mise en place pour les mines), explique que l’ouest de la péninsule Malaise soit bien peuplé et le centre vide. Pourtant, tout cela n’est pas logique: les terres les plus fertiles de Malaisie (Pahang Series) sont dans le Centre, les sols du sud du Vietnam sont meilleurs que ceux du nord. Des problèmes se posent: la haute Birmanie est trop peuplée; la basse Birmanie ne l’est pas assez; le nord du Vietnam est surpeuplé, et il en est de même de la plaine centrale de Luçon.

Le problème est peut-être plus difficile en ce qui concerne le contraste qui oppose Sumatra (70 hab./km2) et Java. À Sumatra, les montagnes sont en partie peuplées et la grande plaine vide. L’histoire a sa part de responsabilité certes: les royaumes de M taram (VIIe-XIe s.), de Kediri, de Mohdjopahit ont rayonné à Java, et c’est dans cette île que les Hollandais se sont d’abord installés. Mais il y eut à Sumatra, du VIIIe au XIIIe siècle, un puissant État, celui de Crivijaya, qui n’a pourtant pas colonisé la plaine orientale: celle-ci est sans doute plus hostile qu’on ne le croit, forestière en climat équatorial, avec des sols le plus souvent pauvres. Le contraste a donc sa logique, qui explique les difficultés de la transmigration de Javanais à Sumatra.

Quant à Java elle-même, elle est trop peuplée et de façon inégale. Les plus fortes densités se trouvent dans la plaine de Pekalongan (Centre-Ouest) qui est plutôt défavorisée: on aboutit ainsi à de dramatiques absurdités (cf. INDONÉSIE, JAVA).

Des contrastes étonnants opposent dans le monde indien le sud-ouest de Sri Lanka (Wet Zone) au nord-est (Dry Zone): 1 000 hab./km2 dans la Western Province, 50 hab./km2 dans la North Central Province où se trouvent pourtant les ruines d’Anuradhapura et de Pollonaruwa, mais où un paludisme virulent s’est développé par les canaux et réservoirs abandonnés au XIVe siècle lors des invasions tamoules. La Wet Zone est surpeuplée.

Contraste étonnant également entre le Bangladesh et le Pakistan: respectivement 810 et 146 habitants au kilomètre carré. L’histoire en est la principale responsable, le Bengale ayant connu du XVIe au XVIIIe siècle une extraordinaire prospérité due à un artisanat universellement renommé. Mais, aujourd’hui, la surcharge démographique rend la situation dramatique, car l’agriculture du Bangladesh est médiocre et les ressources industrielles faibles (gaz).

Enfin, en République indienne, le surpeuplement est à l’échelon du sous-continent. La population certes y est inégalement répartie: le Kerala a 650 hab./km2, le Bengale occidental 600, l’Uttar Pradesh 379, le Bihar 400, le Tamilnadu 369, cependant que le Madhya Pradesh ne compte que 116 hab./km2, le Rajasthan 100 et l’Assam 190. Mais, à l’exception de l’Assam dont le faible peuplement a surtout une cause historique, les zones faiblement peuplées sont très hostiles et on peut même admirer (ou regretter) que le Rajasthan aride compte 100 hab./km2. Il y a des anomalies: le Bengale occidental, impaludé et avec une médiocre agriculture, est plus peuplé que le Tamilnadu, admirablement irrigué. Mais, d’une façon générale, tous les États indiens sont trop peuplés, l’Uttar Pradesh oriental, le Bihar menacé par les sécheresses, le Kerala à la superficie cultivable très limitée. Dans toute la République, tout accroissement de la population rend aigus les problèmes alimentaires, et pourtant la population s’accroît de plus de 10 millions de têtes par an.

3. L’Asie extrême-orientale

L’Asie extrême-orientale a une importance économique et humaine considérable. Elle compte l’État le plus peuplé du monde, la république populaire de Chine, et la deuxième puissance économique du globe, l’Empire du Japon. Le peuplement est uniformément mongoloïde et les modes de vie procèdent tous de la civilisation chinoise que symbolisent le riz, le mûrier et le théier; civilisation qui se traduit par une agriculture très minutieuse, proche du jardinage et qui ne fait guère appel au travail animal; civilisation dont l’instrument a été l’écriture idéographique qui date du IIIe siècle avant notre ère et dont les caractères sont aussi bien employés par tous les Chinois que par les Coréens (à côté d’un alphabet national) et les Japonais, qui les ont, il est vrai, simplifiés. Toute la «Chine occidentale», selon l’appellation des géographes chinois, est étrangère, tant sur le plan culturel que sur le plan matériel, à la civilisation extrême-orientale, tout comme elle est étrangère ou presque au règne de la mousson: Tibet, Xinjiang et Mongolie ne sont que politiquement chinois.

Les peuples

L’Extrême-Orient a plus d’homogénéité ethnique que l’Asie méridionale: les populations mongoloïdes, claires, de taille relativement peu élevée, aux pommettes saillantes et aux yeux bridés dominent très fortement. Il existe certes des minorités ethniques, au sens strict: quelques milliers d’Aïnous qui subsistent dans Hokkaid 拏, population blanche, à système pileux développé, dont l’origine nous est assez mal connue; ainsi les populations brunes, parentes des Proto-Indochinois et des Proto-Malais de l’Asie méridionale, qui subsistent à Taiwan (Bunun, Taiyal..., au nombre de 200 000 environ). Il existe surtout des minorités ethno-linguistiques en Chine, et notamment en Chine du Sud-Est. Tels sont, par exemple, les Yi, Pai, Hani, Chingpo et surtout Thaïs qui constituent le tiers de la population du Yunnan, ou les 82 groupes reconnus au Guizhou (dont les Puyi-Miao qui ont un District autonome), ou encore les Yao et Dong du Guangdong (et les Li et Miao de Hainan) et surtout les Zhuang (de langue thaï) qui peuplent la Région autonome zhuang du Guangxi; cela sans parler des Mongols, des Tibétains et des Ouïgurs (turcophones).

Mais Chinois, Coréens et Japonais forment les trois grands groupes dominants. Japonais et Coréens constituent des ensembles particulièrement homogènes. Les Japonais, tant sur le plan ethnique que sur le plan des civilisations matérielles, ont réalisé depuis longtemps la synthèse d’éléments et d’apports mongoloïdes prépondérants et d’apports de l’Insulinde (dont témoigne en particulier la maison japonaise construite au-dessus du sol sur pilotis): aussi, ce peuple de 125 millions d’hommes a le même type physique général, la même langue (sans aucun rapport avec le chinois) où on peut difficilement distinguer même des dialectes, le même costume traditionnel masculin et féminin et, en dépit des différences de latitudes considérables, la même maison entièrement végétale (bois et papier), particulièrement inadaptée aux froids hivernaux du Japon septentrional. Les Coréens, dont nous ne connaissons pas l’origine, ont conservé leur langue propre, agglutinante, et, parallèlement, l’écriture chinoise et une écriture nationale alphabétique de vingt-quatre lettres dérivée de l’écriture sanskrite («l’hangeul»), leur coiffure (dans les campagnes, les hommes mariés portent les cheveux longs relevés en chignon sur le haut de la tête et la barbe; chaque classe sociale, chaque division de la journée, chaque acte de la vie est distingué par un couvre-chef spécial), leurs vêtements blancs.

Les Chinois proprement dits, ou Han, présentent plus de différences linguistiques. La langue officielle, dite langue mandarine, monosyllabique et à tons, est celle de la Chine du Nord. Mais en Chine du Sud, notamment, existent d’autres langues de la même famille: fujian, triêu-chau (région de Shantou [Swatow] au Guangdong), haïnanais, et surtout le cantonnais parlé par 40 millions d’hommes et dont les usagers prétendent qu’il est plus proche, avec ses dix tonalités, du pur chinois que le mandarin. Cette diversité des langues Han serait un obstacle considérable à l’unité nationale si tous les Han n’employaient la même écriture, les mêmes caractères symboliques, ce qui leur permet de se comprendre et d’avoir une littérature et des textes philosophiques communs. Cette écriture présente, inversement, l’inconvénient d’exiger un long apprentissage et d’être peu apte à l’expression scientifique moderne. Une écriture romane a été créée, le pinyin, désormais seule officielle. Enfin les caractères ont été simplifiés. Par ailleurs, les grands traits de la civilisation matérielle chinoise (costume notamment, pantalon et veste de coton boutonnée sur le côté, col officier, sandales d’étoffe) présentaient avant même la Révolution une remarquable homogénéité.

Les civilisations

Le berceau de la culture, de la civilisation et de l’histoire de l’Extrême-Orient se trouve en Chine du Nord. La première dynastie, protohistorique, celle des Xia, régnait dans l’actuel Henan (2205-1766), de même la dynastie Shang Anyang (1766-1122); la dynastie Zhou eut sa capitale à Xi’an puis à Luoyang (Henan). L’unité fut réalisée pour la première fois par les Qin du Shaanxi (255-206) sous le grand Qin Shi Huangdi. La plaine du Yangzijiang, qui avait été atteinte par la civilisation chinoise vers l’an 1000 avant J.-C., fut alors occupée; tandis que la Grande Muraille était édifiée au nord, la Chine méridionale était conquise ainsi que le delta du Tonkin. Sous la dynastie Han, l’effort principal de conquête se porta vers l’ouest; toutefois, la Corée fut conquise et occupée de 109 avant J.-C. à 314 après J.-C. Des faits décisifs interviennent sous la dynastie turque sinisée des Wei (424-528), puis sous la dynastie Tang (capitale Luoyang, 618-907): Wei et Tang, en effet, sont bouddhistes. De la Chine, le bouddhisme gagne la Corée, et la première dynastie nationale de la Corée unifiée, la dynastie de Koryo (918-1392), favorise l’influence artistique et culturelle bouddhique. Bouddhisme et civilisation chinoise dominent également au Japon à l’époque des dynasties de Nara et de Ky 拏to puis à Kamakura (VIIe-XIIe s.), venant se superposer aux civilisations protohistoriques de J 拏mon et de Yayoi, cette dernière ayant déjà occupé les plaines de Ky sh , de la mer Intérieure et du Kansai. C’est l’âge d’or de la poésie chinoise, qui correspond à un moment de véritable unité morale en Extrême-Orient. Par ailleurs, la Chine du Sud est effectivement colonisée. Cette unité sera brève. Les Song, en Chine (capitale Kaifeng, 960-1126, puis Hangzhou, au sud du Yangzijiang, 1132-1276), mettent en honneur un néo-confucianisme (Confucius a vécu au Ve s. av. J.-C.), dont les traits essentiels sont le culte des ancêtres, le respect de l’ordre social établi et la recherche de l’harmonie, doctrine conservatrice qui marquera profondément la société chinoise. La dynastie Li, qui règne sur la Corée à partir de 1392, adopte ce néo-confucianisme et, de ce fait, la société coréenne ressemblera à la société chinoise, société mandarinale, dominée par les lettrés. En revanche au Japon, à partir du XIIIe siècle, le shintoïsme, religion nationale, supplante peu à peu le bouddhisme. Bien plus tard, le Japon et la Corée s’isoleront complètement (sous les sh 拏gun Tokugawa, de 1615 à 1868, au Japon, et sous les Li, de 1650 à 1876, en Corée). Mais l’influence de la Chine classique avait été, sur le plan culturel, décisive et, en particulier, le confucianisme.

La vie matérielle

L’homogénéité de la civilisation extrême-orientale apparaît plus encore sur le plan matériel que sur le plan culturel: et, tout d’abord, par le choix des plantes essentielles. À cet égard, cependant, apparaît un paradoxe. Riz, thé, mûrier, si caractéristiques, ne sont pas des plantes de la Chine du Nord, berceau de cette civilisation dont la culture traditionnelle est celle des millets, sur champs labourés en saison des pluies: sorgho (Sorghum ou kaoliang) et petit mil (Pennisetum ); les poètes ont célébré le «dieu millet». La culture du théier était impossible et, si l’élevage du ver à soie fut, peut-être, mis au point au Shandong, le ver n’y était pas nourri avec les feuilles de mûrier. Riz, thé, soie sont apparus relativement tard dans la civilisation chinoise. Et, cependant, le riz est aujourd’hui la nourriture noble; le thé, boisson habituelle, est en Chine et surtout au Japon l’objet d’un véritable culte. La civilisation chinoise se caractérise donc par des aliments qui lui étaient originellement étrangers. Les conquêtes gastronomiques du riz, déjà réalisées lors du creusement du Grand Canal (605-616) destiné au transport du riz à la cour de Luoyang, ont été accompagnées ou suivies des conquêtes agricoles du paddy, aujourd’hui cultivé jusqu’en Chine du Nord-Est (ex-Mandchourie) et jusqu’à Hokkaid 拏 grâce à des variétés hâtives et adaptées au froid. La civilisation des millets cependant domine encore la Chine du Nord et du Nord-Est et également la Corée du Nord: dans ce dernier pays, il en existe une variété qui sert à tout faire (nattes, chaume des toits, etc.). Aux millets s’ajoutent en Chine du Nord d’autres cultures d’été (soja, coton), et aussi des cultures d’hiver, notamment le blé. Le blé est ici, comme dans l’Inde du Nord, une culture paradoxale aléatoire: pratiquée pendant l’hiver qui est très sec, elle nécessiterait une irrigation moderne. Ainsi se définit une polyculture très variée, réussissant à produire trois récoltes en deux ans, ce qui est exceptionnel au monde en dehors des zones rizicoles. Cette agriculture utilise le travail animal, non seulement pour les travaux agraires, mais aussi pour les transports: la charrette attelée de mules et mulets, voire de chevaux, est ici d’utilisation courante. Enfin, ce paysage d’openfield, aux champs de taille moyenne, de la grande plaine du fleuve Jaune étonne l’Européen qui ne pense trouver en Extrême-Orient que des paysages de rizières.

Riziculture

Comparées aux rizicultures indienne et indochinoise, les rizicultures extrême-orientales se caractérisent par leur intensivité. Les rendements en paddy sont élevés et ce de longue date; à partir de la riziculture, le paysan parvient à la culture continue. Avant 1949, les rendements chinois atteignaient 3 t à l’hectare. Les rendements japonais sont de 4 t à l’hectare en moyenne; ils dépassent fréquemment 6 t grâce à l’utilisation d’engrais chimiques. Les rendements indiens, birmans ou thaïs sont de l’ordre de 1,5 t à 2 t à l’hectare.

La riziculture extrême-orientale permet normalement une double culture, qui n’est pas forcément celle du riz; en effet, la double culture du riz, qui implique la nécessité d’un riz d’hiver hâtif, était limitée, en Chine, au Guangdong, au Guangxi et au sud du Fujian et, au Japon, à la petite plaine de K 拏chi (sud de Shikoku). Une des réalisations les plus remarquables de l’actuelle agriculture chinoise est le progrès de la double culture du riz dans les provinces du Hubei et du Hunan. Dans les vallées et petites plaines du Jiangxi, du Hunan, du Hubei, maïs, arachide, patates douces, sésame, tabac alternent avec le riz d’été; à l’exception du sésame, originaire de l’Inde, les autres plantes sont pour la plupart d’origine américaine, introduites ici au milieu du XVIe siècle à partir de Macao ou des Philippines; ces plantes bénéficient ici d’un hiver encore doux. Dans la Chine du Yangzijiang, dans les plaines japonaises du Sud (Nobi, Kansai, Saga), en Corée du Sud, blé tendre et orge remplacent le riz en hiver. Cette alternance exige un travail considérable: l’hiver japonais en particulier est trop humide pour le blé, qui doit être cultivé sur billons; dès la fin de l’été, le riz à peine moissonné, il faut, à la houe, aménager les billons qui seront détruits et le terrain aplani avant les semailles du paddy. L’association riz-blé est à la base de l’agriculture du Sichuan, mais ces deux cultures s’adjoignent nombre d’autres dans le cadre d’une polyculture extrêmement variée. La culture d’hiver sur rizières est impossible au Japon au nord du 36e parallèle et n’est même pas pratiquée dans la plaine de T 拏ky 拏 (Kant 拏).

En été (mai-novembre), la culture du riz règne presque seule dans les plaines coréennes et japonaises; dans les plaines chinoises par contre, le riz peut parfois céder la place au coton (Hubei, Jiangou septentrional) ou à la canne à sucre (Guangdong). L’agriculture de la Chine du Sud est plus variée que celle du Japon ou du Vietnam. Dans l’ensemble, la riziculture extrême-orientale est, depuis bien des décennies, un exemple de culture intensive.

La maîtrise de l’eau

Une riziculture aussi perfectionnée n’est possible que grâce à une maîtrise de l’eau, imparfaite certes jusqu’à l’époque actuelle, mais cependant remarquable. Les deux aspects essentiels de cette maîtrise sont la protection des terres contre l’inondation et la minutie de la petite irrigation.

Les grandes pluies de la mousson provoquent de très fortes crues: le Yangzijiang monte de 22,60 m à Chongqing, de 13,10 m à Yichang; le Xijiang monte de 25 m à Wuzhou, de 10 m à la tête du delta; la crue du Yangzijiang à partir de Yichang est assez régulière mais peut atteindre une ampleur extraordinaire (93 000 m3/s à Datong en 1954). La crue du Xijiang est très considérable elle aussi et plus brutale: à Wuzhou, le fleuve a un débit moyen de 8 700 m3/s, mais les crues atteignent 59 000 m3/s. Les rivières japonaises sont abondantes mais irrégulières et brutales.

Il en résulte qu’en été, saison de la principale culture du riz, plaines et deltas seraient normalement inondés. Les fleuves et rivières ont donc été endigués. Le Yangzijiang était endigué en aval de Shashi, mais seulement sur la rive nord au Hubei; par contre, le Han, le grand affluent de rive gauche, était soigneusement enfermé; le Xijiang et des fleuves plus modestes, comme le Min (du Fujian) ou le Zhejiang, sont également endigués. Il en va de même des rivières japonaises et coréennes.

L’endiguement n’est pas sans inconvénients. Les fleuves et rivières, si l’on excepte le Xijiang qui est un fleuve assez clair (0,400 kg d’alluvions par m3 d’eau), sont chargés d’alluvions (1 kg/m3 d’eau environ pour le Yangzi à Wuhan) qui vont désormais se perdre en mer, encore qu’une partie de celles du Yangzi contribuent à agrandir l’île de Chongming au milieu de l’estuaire. Jusqu’au développement du pompage à moteur ou du pompage électrique (années 1970-1980), les eaux des fleuves étaient pratiquement inutilisables pour l’irrigation.

Il est remarquable que les pluies d’été soient insuffisantes ou tout juste suffisantes pour le riz dans une grande partie des plaines extrême-orientales (sauf dans la Chine au sud des Qinling) et que, donc, l’irrigation soit nécessaire sinon indispensable. Shanghai reçoit 1 180 mm de pluie mais moins de 1 000 mm en été; de même Wuhan (Hubei), de même Séoul (Corée). 牢saka reçoit moins de 900 mm de pluie en été, et il a été calculé qu’au Kansai les pluies ne fournissent que 35 p. 100 de l’eau qui serait nécessaire entre le repiquage du riz (début de juin) et sa moisson (début de novembre). Ainsi, dans la Chine du Yangzijiang, dans les plaines les plus anciennement cultivées du Japon, le riz ne trouve pas les conditions naturelles satisfaisantes, ce qui est assez paradoxal et montre clairement que cette plante est ici une plante de civilisation nécessitant une irrigation. D’autres plantes auraient pu être cultivées plus facilement. Cela ne s’applique pas à la Chine la plus méridionale (delta du Xijiang ou de Canton) où les pluies d’été suffisantes mais irrégulières demandent une irrigation d’appoint. Enfin, les précipitations d’hiver ne sont pas suffisantes en général pour faire une culture quelconque en cette saison, et l’irrigation de saison sèche, là où elle est pratiquée, est créatrice: tel est le cas notamment dans la plaine de Canton.

Jusqu’à l’époque contemporaine, cependant (1945 au Japon, 1949 en Chine), la riziculture n’avait point provoqué la création d’un grand réseau d’irrigation, à la seule exception toutefois de l’aménagement du Min dans la plaine de Chengdu au Sichuan, qui date du IIIe siècle avant J.-C. Chengdu ne reçoit que 942 mm de pluie annuelle, et le déficit des pluies d’été est donc important. L’aménagement permet, semble-t-il, d’utiliser l’eau de fonte des neiges pour commencer plus tôt la culture et d’éviter les crues désastreuses d’été en dirigeant l’eau de crue sur les rizières qui en ont précisément besoin.

Ailleurs, l’irrigation, plus modeste, était essentiellement l’œuvre de l’ingéniosité paysanne; l’eau des mares, des ruisseaux, des rivières non endiguées est utilisée. Sur les montagnes orientales du Hubei, au Sichuan, en Corée, des bassins-réservoirs, assez semblables aux tanks de l’Inde du Sud, ont été creusés, l’eau de pluie et de ruissellement s’y accumule; le Hubei compterait jusqu’à 1 300 000 bassins de ce type. Des réservoirs rectangulaires ont été de même creusés dans les plaines du Kansai, dans les terrasses pléistocènes de la préfecture d’ 牢saka, et même dans la plaine alluviale de Yamato (Nara): dans la préfecture d’ 牢saka, les réservoirs représentent 7,5 p. 100 de la surface des rizières. Mais dans les plaines japonaises, c’est surtout l’eau des rivières qui est utilisée: les rivières sont barrées haut en amont, avant leur arrivée dans le bas pays, et l’eau est déversée par un réseau de canaux. L’aménagement de réseaux d’irrigation modernes a multiplié les possibilités d’irrigation.

Des instruments modestes permettent d’élever l’eau, rarement fournie par gravité, dans les rizières. La diffusion au Japon (1950) et ensuite en Chine de pompes électriques ou de pompes à moteur est, à cet égard, un progrès considérable.

Bien entendu, cette irrigation paysanne supposait des contraintes s’exerçant vis-à-vis des familles au niveau du village et aussi des ententes entre villages. En Chine, lorsqu’un canal d’irrigation traversait le territoire de plusieurs villages, le temps d’utilisation était fixé d’un commun accord (chaque paysan était autorisé par exemple à tenir ses vannes ouvertes pendant la durée de combustion d’un bâton d’encens).

Du fait de l’endiguement des fleuves, les plaines de la Chine du Sud-Est et du Japon ne bénéficient point des limons fluviaux qui pourraient renouveler les sols. Or ces sols, s’ils ont une bonne texture, sont généralement assez pauvres chimiquement: ils sont acides, pauvres en humus et en bases échangeables, notamment en calcium. Ils sont cultivés depuis très longtemps (plus de 2 000 ans pour les plaines du Yangzijiang), sans assolement ni jachère, et portent toujours la même culture, souvent même deux récoltes par an. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ils soient épuisés.

Mais, contrairement à l’agriculture indienne, l’agriculture chinoise apporte au sol des engrais; cela n’est pas sans difficulté. En effet, le fumier est, faute de gros bétail, peu abondant, bien qu’il soit récolté avec grand soin. Les excréments de porc sont utilisés et surtout, traditionnellement, l’engrais humain, notamment les vidanges urbaines; une odeur caractéristique imprègne les banlieues urbaines ou certaines campagnes, comme celles du Sichuan.

L’engrais vert est largement utilisé, non point tant, comme parfois en Inde, pour améliorer la structure physique des sols que pour les enrichir chimiquement. Des plantes fourragères sont cultivées entre deux récoltes vivrières et enfouies vertes: Astragalus sinensis , une sorte de trèfle.

Une des techniques les plus remarquables est l’utilisation, en Chine notamment, des boues des fleuves, rivières et canaux; ce procédé consiste à aller chercher dans le lit des cours d’eau ce qu’on ne lui a pas laissé répandre par la crue. Dans la région maraîchère de Shanghai, la Commune populaire de la «Longue Marche» utilisait, en 1963, 350 000 t de boues prises dans les canaux et répandues sur 2 000 ha de terre, soit 175 t de boues à l’hectare; on a pu voir au Zhejiang des paysans verser littéralement le sol de leurs rizières en mottes dans la rivière et replacer ensuite les mottes encore engluées de boue sur les rizières.

Engrais humain, engrais verts, boues ont maintenu tant bien que mal la fertilité des sols. Mais l’emploi depuis la fin du XIXe siècle, et à très hautes doses, par les Japonais, des engrais chimiques leur a permis d’obtenir de sols même médiocres de très forts rendements.

Mûrier et théier

«La sériciculture, a écrit P. Gourou, est le chef-d’œuvre de la civilisation agricole de l’Extrême-Orient.» Le mûrier est un arbuste; la première cueillette de feuilles intervient au bout d’un an; par la suite, on compte plusieurs cueillettes par an: 7 ou 8 cueillettes dans le Guangdong, donnant jusqu’à 80 kg de feuilles. Les mûriers sont semés ou plantés par boutures en rangées parallèles, soit en plaines «hautes» (cônes de déjection des bassins de la Fossa Magna au Japon), soit sur les bas versants des collines (bassin du Naktong, en Corée), soit en plaines basses faiblement inondées: la plante peut supporter plusieurs jours de faible inondation; dans la région du Taihu (Zhejiang), les mûriers sont souvent inondés au moment de la récolte et la cueillette doit se faire sur de légers esquifs de bambous.

Le ver est élevé dans une pièce spéciale de l’habitation, aux ouvertures parfois soigneusement garnies de gaze: les maisons japonaises des grandes régions d’élevage du ver à soie ont un étage réservé à la magnanerie. Les vers sont élevés d’avril à la fin octobre; au fur et à mesure qu’ils sont formés, les cocons sont séchés sur des claies, puis plongés dans l’eau bouillante; ils sont ensuite dévidés; cet élevage est si traditionnel qu’il était handicapé en Chine par de nombreuses superstitions. La culture du mûrier et l’élevage des vers ont été portés à une rare perfection technique au Japon (graines achetées à des spécialistes, méthodes modernes d’hygiène pour l’élevage, etc.). Il n’en était pas de même dans la Chine de 1949 où la pébrine faisait des ravages. Cette activité si typique et si bien adaptée à la nombreuse population est en pleine crise, au moins au Japon.

Le théier est cultivé sur les pentes. Cet arbre de la famille des camélias exige beaucoup d’eau et de façon continue: il s’accommode de sols assez médiocres mais acides, et l’altitude est favorable à la qualité des feuilles. Le mot «thé» serait un mot du dialecte fujianais; la culture du théier et la préparation du thé sont originaires de la Chine du Sud-Est: les premiers plans auraient été importés au Japon, vers 805, à Uji, dans la banlieue de Ky 拏to. Cette culture, traditionnelle, est très différente de celle qui est pratiquée aujourd’hui dans les grandes régions de plantation de l’Asie méridionale. Au Zhejiang (20 km ouest de Hangzhou), les graines sont semées en mars (semis directs), en poquets dans un sol bien travaillé et engraissé, les poquets sont alignés à intervalles réguliers et les rangées suivent souvent les courbes de niveau. La première récolte a lieu au bout de quatre ou cinq ans. Tous les trois ans, les théiers sont taillés en boules ne dépassant pas 1,50 m de hauteur; les branches partent de la base même du tronc pour faciliter la cueillette. Ces tailles répétées favorisent le développement de nouvelles jeunes pousses dont les petites feuilles sont particulièrement recherchées. Au bout de vingt à vingt-cinq ans, ce buisson est coupé au ras du sol; trois ou quatre ans après, la souche rejette et la cueillette, à nouveau possible au bout de deux ans, reprend pour vingt à vingt-cinq ans. Un théier produit ainsi pendant cent ans et exige chaque année huit façons culturales: cinq sarclages très superficiels et trois vrais labours à la houe (profonds de 0,30 m).

Selon les régions, le nombre annuel de cueillettes varie. Au Zhejiang et au Fujian, on compte quatre cueillettes annuelles qui s’échelonnent d’avril à la mi-octobre, tout comme dans la région de Shizuoka, principale productrice du Japon («terrasse» de Makinohara).

La cueillette est un travail délicat, effectué par des femmes et des enfants: on cueille seulement les plus grandes feuilles et le bourgeon terminal (pekoë ); puis les feuilles sont séparées du pédoncule et triées.

En Chine, immédiatement après la récolte, les feuilles fraîches sont mises à sécher pendant trois heures à l’ombre sur des nattes; puis elles sont torréfiées dans de grandes bassines de métal sur des foyers; les petites feuilles subissent deux cuissons de trois minutes (pour 3 livres de feuilles), les grandes feuilles trois cuissons. Les feuilles sont ensuite roulées à la main dans des cuves de pierre.

Il existe de véritables «crus» de thé. Les Chinois distinguent quatre critères de qualité: forme des feuilles, couleur du thé, parfum et goût. Ils mélangent des variétés diverses de feuilles pour obtenir un produit particulièrement délicat et ajoutent aux feuilles de théier des feuilles de divers camélias et fleurs: il y a des «goûteurs de thé», comme nous avons des dégustateurs de vin.

En Chine et surtout au Japon, la préparation de l’infusion est un art raffiné qui est au cœur même de la vie familiale et de la vie de relation.

Originalité de la vie agricole

L’agriculture extrême-orientale est un jardinage, jardinage par la minutie des techniques, jardinage par la petitesse des exploitations.

La moyenne de l’exploitation était de 0,50 ha en Chine du Sud-Est avant 1949 (cf. CHINE); elle est de 0,90 ha au Japon, où 70 p. 100 des exploitations ont moins de 0,50 ha. Chaque exploitation était divisée en nombreuses parcelles (8 parcelles de rizières par exploitation familiale au Japon), la rizière moyenne n’est ou n’était qu’un jardin souvent de 4 à 5 ares.

Jardinage aussi par l’importance du travail humain fourni. R. Dumont estime de la façon suivante les exigences en travail d’un hectare de théiers au Fujian: 375 jours pour l’entretien et la fumure, 600 jours pour la cueillette, 1 080 jours pour la préparation des feuilles, soit 2 055 journées de travail; encore faut-il ajouter que 600 journées de travail sont nécessaires parfois pour la construction de terrasses larges de 7 m avec des rigoles pavées pour la descente de l’eau de pluie.

Une grande partie des labours est faite à la houe ou à la bêche à quatre dents, ou encore à l’aide d’une fourche à trois dents maniée comme une houe. La récolte du riz est faite à la faucille. Les transports se font, le plus souvent encore, au fléau d’épaule ou à l’aide de très nombreux types de brouette.

L’homme n’emploie guère l’animal. Buffles et bœufs tiraient l’araire (un araire manche-sep, simple mais rustique et résistant) et la herse, rarement le rouleau à dépiquer. Ils sont attelés, de façon efficace, au collier d’épaule. En Chine du Sud, bœuf ou buffle ne travaille pas plus de 50 à 60 jours par an. En 1939, 50 p. 100 des fermes japonaises utilisaient l’animal et 80 p. 100 n’avaient qu’un animal. Encore faut-il ajouter qu’au Japon l’élevage du cheval était important dans le centre de Ky sh et surtout dant le Tohoku (nord du Honsh ), où l’écurie était un bâtiment essentiel dans l’habitation paysanne, et aussi à Hokkaid 拏. Mais dans les plaines rizicoles les plus typiques du Japon (Kansai, T 拏hoku) les paysans sont passés directement du travail à la main à l’utilisation du motoculteur, de la repiqueuse automatique et de la moissonneuse-batteuse [cf. JAPON].

Cette faible utilisation de l’animal n’est, sans doute, pas un trait de civilisation. Les Chinois, bien avant les Européens, ont employé le collier d’épaule qui permet d’utiliser au mieux la force de l’animal. La Chine du Nord, berceau de cette civilisation, utilise chevaux, mulets et ânes. Japonais et Chinois ont eu des cavaleries célèbres. Chinois, Coréens, Japonais ne sont certes pas des pasteurs, mais les Coréens ont un attachement profond pour leurs bovins. L’assolement quadriennal de l’île Oki (Japon) révèle des préoccupations pastorales. Si Chinois du Sud et Japonais sont des jardiniers, cela tient surtout sans doute à ce qu’il y a dans les plaines si peuplées de l’Extrême-Orient une vraie concurrence pour la nourriture entre l’homme et l’animal; il ne saurait y avoir de prairies, encore moins de cultures pour l’animal, dans des zones où l’on compte 1 000 ou 2 000 ruraux au kilomètre carré cultivé; bœufs et buffles se contentent de l’herbe maigre des diguettes sous la garde d’un enfant.

Le cheptel est donc peu nombreux parce que difficile à nourrir dans des plaines surpeuplées. Peu employé pour son travail, contrairement à ce qui se passe dans le monde indien et indianisé, il ne sert guère à la nourriture. Vaches et bufflesses ne fournissaient ni lait, ni beurre, ni fromage, avant les transformations qui bouleversent la vie quotidienne du Japonais (1950). Bœufs et buffles, compagnons de l’homme, même si leur travail est faible, n’étaient pas utilisés pour la boucherie: toutefois un mets national japonais est le sukiyaki , aux fines tranches de bœuf, et il y a bien longtemps que les bœufs gras de K 拏be, soigneusement massés, sont renommés. La peau des animaux est peu utilisée; les semelles de chaussure et les chaussures elles-mêmes étaient en sparterie et en tissu, non en cuir.

La nourriture n’est pas végétarienne ou, si elle l’est, c’est un fait économique. Il n’y a pas d’interdit sur la consommation de la viande, et le métier de boucher n’est nullement déshonorant: la rue des bouchers était une des rues les plus pittoresques de Chengdu (Sichuan). Rien ici qui rappelle l’Inde ou les pays bouddhiques. Les diverses et renommées cuisines chinoises sont à base de viandes et poissons.

Le petit bétail est, en effet, important. Peu ou pas de moutons du fait du climat, mais des porcs, notamment en Chine du Sud. Porcs noirs, bas sur patte, à échine incurvée, ventre pendant, dont la viande est très grasse et appréciée comme telle. Certaines régions sont même spécialisées dans l’élevage porcin, telle la haute vallée du Zhijiang, autour de Jinhua: cette localité prépare quatre espèces de jambons, célèbres dans toute la Chine. Cet élevage, peu important avant 1939 au Japon (576 000 porcins), est en pleine expansion.

La volaille est également nombreuse. Poules et poulets mais, en Chine, canards surtout (canard laqué de la gastronomie chinoise). Les Chinois ont mis au point un procédé très original de conserve des œufs de cane (œufs couvés). L’élevage des canards est particulièrement adapté aux zones deltaïques plus ou mois amphibies, telles que le delta du Xijiang et surtout la plaine du bas Yangzi. Cet élevage est perfectionné: les œufs sont mis en couveuses; des spécialistes les examinent de temps à autre et savent diagnostiquer l’époque de la naissance; les canetons sont vendus ou confiés à des éleveurs qui les gardent par grands troupeaux, car les canards sont remarquablement disciplinés. L’élevage des gallinacés pour les œufs et pour la chair est devenu très important au Japon ainsi que l’élevage du porc; il en est de même en Corée et à Taïwan.

Pêcheries

Plus importante encore est la consommation du poisson, des crustacés. Le Japonais est le plus gros consommateur de poisson du monde: il consomme près de 60 kg de poisson par personne et par an, ce qui représente une ration quotidienne de protides animaux de haute valeur, supérieure à 30 g. Les Japonais pratiquent quelque peu la pêche en eau douce, mais ils connaissent une véritable «civilisation de la mer forgée au cours des siècles» (F. Doumenge), consommant non seulement poisson (frais et souvent cru, salé et séché, fumé), mais seiches, crabes, crustacés et même algues. Depuis la fin du XVIIe siècle, ils élèvent les huîtres à Hiroshima et pratiquent une véritable culture de l’algue wakamé et nori qui, pour 100 g, fournit 34,2 g de protéines, 40,5 g de sucre, 470 mg de calcium, 380 mg de potassium, des vitamines A, B1, B2, C. Les algues récoltées dans l’île de Kekura, par exemple, servent à faire une sorte de gelée. Quant à la pâte de poisson, elle est consommée depuis le XVIe siècle. La consommation porte aujourd’hui sur les conserves et la charcuterie (de chair de baleine en particulier). Le Japon pratique, à côté d’une pêche traditionnelle modernisée, une pêche ultramoderne en mers lointaines.

Si la pêche en mer est active en Chine du Sud, notamment sur la côte du Jiangsu au nord du Yangzi, aux îles Zhoushan, sur la côte du Guangdong, la pêche chinoise caractéristique est la pêche en eau douce et son complément, la pisciculture. La pêche en eau douce se pratique un peu partout dans fleuves, rivières, canaux, lacs, étangs et mares, par procédés très variés (le plus pittoresque est la pêche au cormoran). Elle est particulièrement active sur le Yangzijiang où les lacs Dongting et Poyang sont des centres de frai importants. Les pêcheurs des lacs se spécialisent généralement dans un seul type de pêche bien défini: sur le Yangzi où se rencontrent poissons sédentaires et poissons migrateurs (de mars à juillet), les pêcheurs combinent au contraire plusieurs types de pêche. La barque est l’habitation des pêcheurs: c’est une barque à fond plat, sans quille, à arrière élevé; une barque plus petite est l’instrument de pêche; une troisième encore plus petite sert aux liaisons.

Une civilisation des plaines

L’agriculture d’Extrême-Orient, ce jardinage si minutieux et si perfectionné, occupe surtout les régions basses et plates, sauf exceptions, et plus précisément les deltas, les plaines alluviales et les basses vallées. Collines, basses montagnes, plateaux, à plus forte raison les montagnes proprement dites, sont peu occupés. C’est un spectacle extrêmement frappant que celui des plaines grouillantes dominées, en Chine et en Corée, par des croupes rougeâtres presque dénudées, au Japon par de magnifiques forêts de conifères, pins et cryptomerias. Contraste qu’il ne faut pas exagérer, car les hauts plateaux et montagnes du Yunnan, du Guizhou, du Guangxi ont leurs minorités vivant de cultures sur brûlis. Coréens, Chinois, Japonais pratiquent encore, eux aussi, en montagne, des brûlis dévastateurs pour diverses cultures: millet en Corée, matsumata des montagnes de Shikoku. Par ailleurs, le théier a conquis certaines pentes (au Fujian, au Zhejiang, au Japon), et le mûrier se localise sur les basses pentes. Les cultures hata japonaises sont pratiquées pour un cinquième, soit 500 000 ha, sur des versants. Les forêts japonaises sont scientifiquement exploitées. Enfin, les cultures en terrasses, pratiquées dans le Japon du Sud-Ouest (rizières takhada et champs de plus en plus consacrés aux vergers) et surtout sur les collines du Sichuan escaladées jusqu’à leur sommet par des niveaux horizontaux, sont remarquables.

Il n’en reste pas moins que les pentes sont, le plus souvent, inutilisées et peu peuplées. Ce fait d’une extrême importance est la conséquence d’une civilisation et surtout de la riziculture: champ en eau, la rizière exige des plans horizontaux, elle est donc incapable de coloniser les pentes à moins de travaux énormes et parfois irréalisables. Une autre cause est l’absence de tradition pastorale; seul l’élevage du gros bétail permettrait, dans certains cas, de tirer parti des hauteurs, comme les Européens ont su le faire; mais Chinois, Coréens, Japonais sont des jardiniers, non des éleveurs; comment auraient-ils eu l’idée de la transhumance, par exemple, alors qu’ils ne consommaient traditionnellement ni lait ni viande de bœuf? Il faut ajouter cependant qu’il n’y a rien de comparable à la prairie alpine dans les montagnes basses ou moyennes de la Chine du Sud-Est ou du Japon; lorsque la forêt a cédé la place à l’herbe – du fait des déboisements systématiques en Chine par exemple –, la formation qui occupe le terrain est une savane de graminées à rhizomes sans grande valeur nutritive. En Chine méridionale, en outre, une autre raison rend les pentes hostiles: le paludisme.

La faible utilisation des pentes et leur faible peuplement sont le grand handicap de la civilisation extrême-orientale traditionnelle, car il en résulte un très grand entassement de population dans les plaines: 1 500 habitants et plus au kilomètre carré; enfin le relief, généralement accidenté, ne permet la mise en culture que d’une très faible partie du sol: 14 p. 100 en Chine du Sud-Est, 16 p. 100 au Japon et 22 p. 100 en Corée du Sud.

Tel est le contraste fondamental dans la répartition des habitants en Chine, en Corée, au Japon. D’autres facteurs historiques et économiques – et notamment au Japon l’urbanisation accélérée – interviennent en Asie extrême-orientale pour expliquer l’inégale répartition des hommes. Mais le fait initial a été que la civilisation de ces pays, si remarquable à bien des égards, est d’une efficacité limitée en ce qu’elle laisse vide une grande partie du pays. Cette civilisation matérielle est, aujourd’hui, en pleine mutation: le «quart nord-ouest du Pacifique» (Japon, Corée, Taïwan, Hong Kong, Chine littorale) est devenu la première zone industrielle du monde et la première zone financière (Japon, Taïwan).

4. L’Asie septentrionale

L’Asie septentrionale doit à sa position géographique d’avoir toujours été médiocrement peuplée. De plus les indigènes ont toujours fait, depuis le Moyen Âge, figure de vaincus que l’on dépouillait sans scrupule et qu’une politique outrancière de russification maintenait dans un état inférieur et dressait épisodiquement contre l’administration tsariste. Le régime soviétique, après avoir proclamé l’égalité des races et des nationalités, tint compte des réalités nationales dans la nouvelle organisation du pays et s’employa à vivifier les nationalités assoupies et à dénombrer aussi précisément que possible les ressortissants de chaque nationalité: si les nationalités autochtones d’Asie moyenne et de Sibérie représentaient 12 p. 100 environ de la population totale de l’ex-Union soviétique, ces nationalités ne forment que la moitié et même, dans certaines régions, le quart seulement de la population de l’Asie septentrionale. Le restant est composé de Russes immigrés temporaires ou définitifs.

Les républiques d’Asie moyenne

Peuplement et population

La pratique des cultures irriguées et l’élevage du mouton ont assuré aux sociétés rurales établies dans ce secteur privilégié de l’Asie septentrionale une précoce prospérité. Ces sociétés ont longtemps participé à l’essor de la civilisation méditerranéenne antique, avant d’en être séparées par les invasions turco-mongoles et arabes. Conquêtes et invasions ont modifié, à plusieurs reprises, le peuplement de cette Asie moyenne, donnant naissance à l’extrême bigarrure ethnique actuelle. Les Tadjik, d’origine iranienne, descendants du peuple le plus anciennement installé dans cette région, occupent une position de refuge dans les montagnes du Transalaï et du Pamir. Ils y ont été chassés par la conquête guerrière exercée par des peuples nomades d’origine turque ancienne, métissés au contact des Mongols. Parmi ceux-ci, les Kirghizes ont longtemps nomadisé entre les plaines du Kazakhstan oriental et les montagnes des Ala-Taou et de l’Altaï qu’ils occupent maintenant. Les Ouzbèkes ont abandonné les terrains de parcours du Kazakhstan occidental, pour s’établir dans les oasis du Zéravchan et du bas Amour (Khorezm) vers le XVe siècle. À la même époque, des tribus d’origine turque directe, les Turkmènes, s’établissaient sur le piémont du Kopet-Dag. Les rivalités apparues entre ces peuples ruraux, tout pénétrés d’islam, ont servi de prétexte à l’intervention militaire russe. Commencée dans les années cinquante du siècle dernier et terminée dans les années quatre-vingt, la conquête a conduit à la formation d’un Turkestan russe unifié, administré par les représentants du tsar. Véritable colonie d’exploitation, le Turkestan jouait, dans l’Empire, le rôle de base de ravitaillement de l’industrie cotonnière russe. Le régime soviétique a encore accru la spécialisation de l’agriculture régionale dans la production de fibres de coton. Mais, s’adaptant aux réalités nationales, il a substitué à l’ancien Turkestan quatre républiques: Kirghizie (198 500 km2, 4 421 000 hab. en 1991), Ouzbékie (447 400 km2, 20 739 000 hab.), Tadjikie (143 100 km2, 5 357 000 hab.), Turkménie (488 100 km2, 3 717 000 hab.). Ces républiques ont proclamé leur indépendance puis adhéré à la C.E.I. en 1991.

Les milieux géographiques

Parmi les trois milieux géographiques qui entrent dans la composition du territoire de ces républiques, celui de la haute montagne offre le moins de possibilités économiques et humaines. La majeure partie de la Kirghizie et une fraction notable de la Tadjikie restent des milieux de vie exclusivement pastoraux. Le nomadisme ancien a laissé place à une transhumance organisée par les éleveurs sédentaires des vallées et du piémont. La montagne, avec le retour de la sécurité, a perdu la plus grande partie de sa population, au profit des collectivités du piémont ou des grands chantiers lointains. Quant à la très haute montagne, fortement englacée, elle a toujours été un désert humain, bien qu’elle serve de château d’eau aux plaines qu’elle domine.

Les activités pastorales demeurent prépondérantes dans les semi-déserts du Kyzyl-Koum et du Kara-Koum. Tout l’effort du régime soviétique a consisté à y créer les conditions indispensables à la sédentarisation des populations nomades. Des instituts de recherche, comme les Instituts du désert des républiques ouzbèke et turkmène, ont organisé l’utilisation rationnelle des ressources en eau et perfectionné les méthodes de l’agriculture sèche. La multiplication des forages profonds, ramenant au jour les eaux de la nappe phréatique, a permis de créer, dans leur voisinage, des bases de production fourragère, auprès desquelles se sont fixés les nomades d’hier. Mais, si la majorité de la population demeure engagée dans des activités pastorales et agricoles, l’essentiel des ressources provient, aujourd’hui, de l’exploitation des richesses du sous-sol. L’extraction du soufre sur les lisières méridionales du désert de Soundoukli, à l’extrémité sud-orientale du territoire turkmène, la collecte des sels de Glauber sur les rives orientales de la mer Caspienne n’ont qu’une importance économique limitée. Il n’en est pas de même des ressources énergétiques contenues dans le sous-sol régional. L’attention des chercheurs s’est d’abord portée sur la région de Tcheleken-Nebit-Dag qui prolonge, en territoire turkmène, le gisement de Bakou. La production, limitée par le faible volume des réserves certaines et la difficulté de l’exportation des hydrocarbures, a crû au rythme des besoins régionaux: 2 millions de tonnes en 1950, 10 millions en 1966. C’était sensiblement plus que la quantité produite par les gisements de la plaine de Ferghana, sur lesquels des espoirs exagérés avaient été fondés dans les années cinquante: 2 millions de tonnes en 1966. Par contre, les prospecteurs ont découvert, sous les sables du Kara-Koum et du Kyzyl-Koum, de riches gisements de gaz naturel, si bien que l’Asie moyenne est créditée de 15 p. 100 des réserves de gaz de l’ex-U.R.S.S. Les gisements ouzbèkes de Gazli, Djarkak et Moubarek sont reliés par gazoduc, en raison de l’importance de leurs réserves, aux centres urbains qui jalonnent, jusqu’à Alma-Ata, le rebord des montagnes d’Asie centrale, ainsi qu’aux centres industriels de l’Oural méridional et du Kazakhstan, et produisaient près de 40 milliards de mètres cubes de gaz par an à la fin des années 1980. Les gisements du delta du Tedjen (Baïram-Ali) et du cœur du Kara-Koum (Darvasa, Chatlyk) sont mis en exploitation après achèvement de la conduite qui les relie, depuis 1970, à Saratov et aux autres centres de consommation de la partie européenne de l’ex-U.R.S.S.

La production d’énergie électrique tire parti de ce gaz, mais elle fait aussi une grande place à l’hydroélectricité: celle-ci fournit plus du quart de l’énergie électrique produite en Asie moyenne, alors qu’elle n’assure guère que 15 p. 100 de cette production dans l’ensemble de l’ex-Union. Trois «cascades» de barrages ont été installées: celle du Syr-Daria et de ses affluents comporte d’importantes centrales (Farkhad, Kaïrak-Koum, Tchardar, Tcharvak...) et, surtout celle de Toktogoul, en Kirghizie, qui dispose d’une puissance installée de 1,2 million de kilowatts; la cascade établie sur le Vakhch compte aussi plusieurs centrales, parmi lesquelles se distinguent celle de Nourek, édifiée entre 1961 et 1979, dont la puissance installée est de 2,7 millions de kilowatts et celle de Rogoun, achevée en 1985, dont la digue de 335 m de hauteur assure à la centrale associée une puissance installée de 3,6 millions de kilowatts; la cascade du Tchirtchik comporte, au total, quelque 20 centrales mais leur puissance est plus modeste que celle de ces usines géantes.

Toutes ces ressources énergétiques placent les différentes républiques d’Asie moyenne en excellente position pour ce qui est du coût de l’électricité, ce qui est un facteur de croissance pour la production industrielle. La chimie, consommatrice d’énergie et de dérivés du gaz ou du pétrole, connaît un vif essor: outre la production d’engrais et celle de fibres synthétiques, on développe la production des matières plastiques. La métallurgie non ferreuse constitue la deuxième branche industrielle dynamique de la région. Le combinat d’aluminium de Toursounzadé (Tadjikistan) utilise l’électricité de Nourek, à laquelle est venue se joindre celle de Rogoun. Les disponibilités en énergie électrique rendent compte, de même, de l’essor des fabrications dans les anciens centres métallurgiques d’Almalyk et de Békabad qui livrent des aciers spéciaux.

Ces activités nouvelles ne mobilisent qu’une faible partie de la population régionale. Les hommes se pressent, aujourd’hui comme dans le passé, dans les vallées intérieures des montagnes ou sur les piémonts. Le développement de l’irrigation, par équipement progressif de surfaces nouvelles, au cours d’une très longue histoire, y a créé des paysages d’oasis et de champs irrigués: quelque 3 millions d’hectares de plantations de cotonniers et quelque 500 000 hectares de cultures légumières et fruitières y reçoivent, en été, les eaux de fonte des neiges accumulées à la surface des montagnes d’Asie centrale.

Depuis un siècle, les pouvoirs publics ont encouragé la culture du cotonnier qui s’est substituée, dans les oasis anciennes, aux cultures céréalières, rejetées sur les champs non irrigués de la périphérie. La construction de barrages-réservoirs, entreprise par le gouvernement tsariste et activée sous le régime soviétique, la réfection des canaux anciens pour lutter contre les pertes par filtration, la lutte engagée contre l’application de doses d’arrosage massives ont permis de mettre en irrigation des terres nouvelles, consacrées au cotonnier. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces travaux de petite hydraulique ont laissé place à l’ouverture de grands chantiers d’aménagement de zones pionnières nouvelles. Les travaux ont porté, surtout, sur la vallée moyenne du Syr-Daria, où la mise en service, en 1948, de la retenue de Farkhad (253 millions de m3), puis de Kaïrak-Koum en 1956 (4,6 km3) et de Tchardar en 1967 (5,7 km3), a permis de gagner à la culture, dans la plaine de Ferghana et la steppe de la Faim, plusieurs dizaines de milliers d’hectares de terres nouvelles voués au cotonnier associé aux cultures fourragères. Ces mêmes cultures sont introduites sur les terres irriguées à la périphérie des oasis du delta de la Mourgab et du Tedjen, ainsi que de l’oasis d’Achkhabad, grâce à l’eau de l’Amou-Daria, conduite le long du piémont du Kopet-Dag par le canal du Kara-Koum.

Ces travaux ont accru les courants d’échange et provoqué le rapide essor de la population urbaine. Parmi les villes anciennes, Khiva et Ourguentch sont déchues, tandis que Boukhara (224 000 hab. en 1989) et surtout Samarcande (366 000 hab.) se sont industrialisées rapidement. La Turkménie est dotée d’une capitale, Achkhabad, qu’il a fallu reconstruire, après sa destruction par le tremblement de terre de 1948 (411 000 hab.). Mais la capitale de l’Ouzbékie, Tachkent, éclipse toutes ses rivales en Asie moyenne. L’ancienne ville double de l’époque coloniale s’est muée en une belle ville-parc, qui abritait 2 073 000 habitants en 1989. Ses fonctions sont celles d’une véritable capitale scientifique, culturelle et industrielle de l’Asie moyenne. Elle en commande tout le réseau ferroviaire et aérien, fait figure de centre pilote de l’agriculture subtropicale et construit tout le matériel d’équipement nécessaire à la mise en valeur des ressources de cette immense région.

Le Kazakhstan

Un effort d’équipement tout aussi grand fut consenti par le gouvernement soviétique en faveur de la République kazakhe. Cette immense région apparaît presque vide d’hommes: sur 2 720 000 km2 vivaient 16 093 000 personnes en 1991 qui, dans leur très grande majorité, ne sont pas des Kazakhes. C’est que le pays, trop peu peuplé par ses nationaux, n’a pu être mis en valeur que par une vigoureuse immigration, organisée par le gouvernement fédéral.

Le Kazakhstan est, d’abord, une région de colonisation industrielle assez récente et rapide, en raison de l’importance et de la variété de ses richesses minières. Le charbon du Karaganda, contenu dans des terrains du Carbonifère inférieur, avait fait l’objet d’une exploitation sommaire, avant la Première Guerre mondiale, par une compagnie anglaise qui se retira en 1919. L’extraction ne reprit qu’après 1930, alors que le développement de la métallurgie ouralienne donnait un grand prix à ce gisement, plus proche des minerais de fer ouraliens que les charbonnages du Kouznetsk. Le gisement produit quelque 130 millions de tonnes de charbon chaque année.

Les structures anciennes qui forment l’ossature du territoire contiennent du minerai de cuivre dans la région de Djezkazgan et de Karsak-Paï, à 500 km à l’ouest-sud-ouest des charbonnages de Karaganda, ainsi que sur la rive septentrionale du lac Balkhach. Au sud du lac, en avant des monts Tian-Chan, des filons renferment de l’or, du molybdène et du chrome. À l’extrémité occidentale des Tian-Chan, des gisements polymétalliques fournissent surtout du plomb et du zinc, ainsi que de petites quantités d’argent et d’étain. La terminaison méridionale de l’Oural est tout aussi bien pourvue. Le gisement pétrolifère de l’Emba, situé dans l’avant-pays occidental, fournit quelque 2 millions de tonnes d’hydrocarbures par an. Les terrains anciens renferment divers métaux non ferreux, dont le nickel et la bauxite, des métaux rares, ainsi que de grandes quantités de minerai de fer.

Des centres industriels se sont constitués près des gisements pour un premier traitement des minerais extraits. Ces centres ont attiré une main-d’œuvre venue de toutes les régions de l’ex-Union, tandis que la capitale Alma-Ata (1 128 000 hab. en 1989) s’est développée à un rythme rapide. De ce fait, la population urbaine s’est accrue fortement, passant de 519 000 personnes en 1926 à 6 millions dès 1966, devenant ainsi, pour la première fois, égale en nombre à la population rurale (la population urbaine était de 57 p. 100 en 1989). La population rurale a néanmoins fortement augmenté depuis que la décision, prise en 1954, de mettre en valeur les terres vierges de l’Union a fait du Kazakhstan un front pionnier agricole en culture sèche. Seule la frange septentrionale du territoire, comprenant la vallée de l’Irtych et les plaines de l’Ichim et de Koustanaï, avait été transformée avant cette date, par des colons russes et ukrainiens, en région productrice de blé et de viande de gros bétail. Les investissements d’État ont créé, au sud de cette zone, sur des sols noisette sensibles à l’érosion en climat de tendance aride, une céréaliculture extensive mécanisée. La zone de transition entre la prairie et le semi-désert, qui occupe la moitié méridionale du territoire kazakhe, ne se prête qu’à l’élevage extensif du mouton. La politique de création des points d’eau et d’organisation de bases fourragères a servi, ici aussi, à la fixation au sol, dans de grands kolkhoz d’élevage, des anciens nomades kazakhes. Certains de ceux-ci s’étaient déjà, bien avant la révolution, transformés en agriculteurs sur le piémont irrigué de l’Altaï et des Tian-Chan, où prospèrent des cultures de chanvre, betterave à sucre, légumes et fruits.

Le Kazakhstan renferme ainsi les fronts pionniers qui ont été les plus actifs dans le pays au cours des dernières décennies. Le défrichement des terres vierges fut l’un des grands actes de la politique agricole de l’Union: plus de 25 millions d’hectares de médiocres parcours utilisés jusque-là pour l’élevage extensif du mouton ont été gagnés à la culture céréalière. La République qui, avant 1954, ne fournissait guère que de 2 à 3 millions de tonnes de grains, assurant ainsi à peine 4 p. 100 de la récolte de l’Union, en livrait, à la fin des années quatre-vingt, quelque 20 millions de tonnes (22,7 Mt en 1988) et prenait en charge 12 p. 100 de la récolte nationale. Bien que restant inférieurs aux moyennes de l’ex-U.R.S.S., les rendements en grain, qui sont de l’ordre de 11 quintaux à l’hectare, sont moins sensibles qu’auparavant aux variations interannuelles de la pluviométrie. C’est que les agronomes ont mis au point des pratiques culturales qui permettent de renouveler les réserves d’eau du sol et de protéger ceux-ci contre l’érosion éolienne.

Le Kazakhstan est aussi une région modèle pour le développement industriel, et la réussite y est exemplaire: la République ne produisait-elle pas, dans les années quatre-vingt, 30 p. 100 du cuivre, 50 p. 100 du zinc, 70 p. 100 du plomb de l’Union, mais aussi 20 p. 100 de son charbon, 8 p. 100 de son minerai de fer et 4 p. 100 de son acier? Ce succès a été acquis au prix d’efforts considérables, car les difficultés n’ont pas manqué. La région manque d’eau, elle est mal équipée en moyens de communication et les autochtones répugnent à s’engager dans les fabrications industrielles, si bien que l’essor des centres usiniers et celui des villes furent liés à l’organisation d’un courant d’immigration qui a conduit vers le Kazakshtan les nationaux des républiques slaves de l’ex-Union, ce qui a privé la Sibérie d’une partie des candidats à l’installation sur les fronts pionniers.

La Sibérie

Les populations autochtones sont si peu nombreuses sur le vaste territoire compris entre l’Oural et le Pacifique qu’il n’a pas été possible de créer des républiques nationales fédérées, mais de simpes républiques autonomes. La Sibérie (au sens large), qui regroupe ces territoires, fait partie de la République fédérative de Russie et constitue la principale zone pionnière de l’ex-Union, celle dont les ressources potentielles, qui ne sont pas toutes connues, s’avèrent être les plus considérables, mais aussi les plus difficiles à exploiter.

Peuplement et population

La pénétration russe, entreprise au XVIe siècle par des guerriers-paysans à la recherche de terres et de liberté, a atteint la Lena dès la moitié du XVIIe siècle et le littoral du Pacifique dès la fin du même siècle. Le peuplement a été plus lent, contrarié par l’âpreté du milieu et réalisé, le plus souvent, par des populations transplantées de force ou des aventuriers attirés par les mirages de la recherche aurifère. Des anciennes populations refoulées par les envahisseurs, il ne reste que quelques groupes numériquement peu importants: dans la toundra vivent quelques milliers d’Ostiaks, d’Ioukaghirs, de Samoïèdes, de Ghiliaks et de Kamtchadales, presque complètement assimilés; en revanche, les Koriaks, les Ostiaks et les Tchouktches ont su préserver leur indépendance, tout comme leurs coutumes et leur langue. Des indigènes de la forêt sibérienne, il ne reste que deux groupes importants: les Toungouzes, qui sont restés pour la plupart des nomades pêcheurs et chasseurs, et les Iakoutes, peuple d’éleveurs (bœufs, rennes), de chasseurs et de pêcheurs dont une grande partie a été sédentarisée. C’est la construction du Transsibérien, entreprise dans les dernières années du XIXe siècle, puis la mise en place, sous le régime soviétique, d’une industrie sibérienne qui ont accéléré le peuplement et partant l’immigration. À l’origine, le nouveau régime souhaitait créer une base industrielle nouvelle, placée à l’abri des menaces militaires allemandes. Il s’est efforcé par la suite, avant tout, d’équiper des espaces vides qu’auraient pu lui disputer les multitudes asiatiques toutes proches, puis de créer les conditions permettant d’ouvrir à la navigation maritime, au moins pendant une partie de l’année, la route maritime du Nord, qui emprunte le passage du Nord-Est. Ces préoccupations d’ordre stratégique et géo-politique, mêlées de considérations économiques, justifient les investissements coûteux consentis pour équiper la Sibérie, si proche, par la route du pôle, de l’Amérique du Nord.

La Sibérie occidentale

Sur ses 2 428 000 km2, la Sibérie occidentale accueillait en 1986 une population de 14 358 000 habitants, soit la moitié de la population sibérienne totale, bien que seule sa frange méridionale, comprise entre le 57e parallèle, la frontière kazakhe et l’Altaï, fût mise en valeur.

Le peuplement s’est d’abord fixé sur l’étroite bande de prairie, aux sols fertiles, insérée entre la taïga et le semi-désert. Il y avait là une belle chaussée de circulation qu’empruntèrent, tour à tour, les itinéraires des bandes de cavaliers cosaques, la route des bagnes sibériens (le trakt), puis la voie ferrée transsibérienne. L’économie agricole a été longtemps dominée par les petits kolkhoz, héritiers des villages regroupant les colons russes et ukrainiens arrivés par le Transsibérien au début du XXe siècle, et qui pratiquent une polyculture à dominante céréalière. La mise en valeur des terres vierges a vu se multiplier, au sud, les sovkhoz géants pratiquant la monoculture extensive et mécanisée du blé. L’accroissement constant des échanges entre partie européenne et partie asiatique de l’ex-Union a renforcé la fonction de passage de cette région et favorisé le développement des villes qui s’industrialisent. La plupart sont nées au point où le trakt, puis la voie ferrée traversaient les fleuves: Omsk sur l’Irtych (1 148 000 hab. en 1989), Tomsk sur le Tom (502 000 hab.) et surtout Novosibirsk sur l’Ob (1 436 000 hab.). Cette dernière ville joue, dans la direction de l’effort de mise en valeur de la Sibérie, le même rôle que Tachkent en Asie moyenne.

Les activités du complexe industriel formé sur le gisement du Kouznetsk sont dirigées depuis Novosibirsk. L’extraction de quelque 160 millions de tonnes de charbon, la production de quelque 25 millions de tonnes d’acier en font une des grandes régions d’industrie lourde de l’ex-Union.

C’est aussi depuis Novosibirsk qu’a été organisée la prospection des richesses pétrolières de l’extrémité septentrionale de la plaine de Sibérie occidentale. Ces richesses sont fabuleuses: la Sibérie occidentale renferme quelque 40 p. 100 des réserves de gaz de l’ex-Union, ce qui représente le cinquième des réserves mondiales; les champs pétrolifères, dont les ressources sont encore mal inventoriées, y couvrent quelque 2,5 millions de kilomètres carrés. Que de difficultés a-t-il fallu surmonter pour mettre en exploitation ces gisements placés dans un environnement hostile! Isolement, froid, caractère marécageux de la surface du sol, rareté du peuplement, en font des zones pionnières particulièrement âpres. Si le géologue Goubkine avait prédit l’existence de ces gisements dès 1932, leur exploration n’a vraiment commencé qu’au début des années cinquante: le premier gaz a jailli en 1953 et la première «fontaine» de pétrole a été découverte en 1960 à Chaïm, au nord de Tioumem. Les premiers puits sont entrés en production en 1962 pour le pétrole et en 1966 pour le gaz. L’effort d’équipement a été, depuis lors, si soutenu que la Sibérie occidentale a produit, dès 1980, 300 millions de tonnes de pétrole et 125 milliards de mètres cubes de gaz. Les débouchés de ce dernier sont assurés aussi bien parmi les pays d’Europe orientale que parmi ceux qui ont adhéré à la C.E.E. La plupart des contrats de vente ont pu être signés dès le début des années quatre-vingt. Ce gaz doit être acheminé en plus grande quantité, depuis Ourengoï, vers les pays occidentaux, grâce à un nouveau gazoduc de 5 000 km qui reste en voie d’achèvement au début des années quatre-vingt-dix: le gaz de la Sibérie occidentale sera une source de devises fortes pour le pays.

Les progrès de l’extraction des hydrocarbures ont mis en place les mécanismes du développement régional: un nouveau complexe territorial de production s’est organisé dans la zone pétrolifère du bassin de l’Ob. Un des premiers aspects de l’effort d’équipement a consisté dans la mise en place des infrastructures indispensables: desserte ferroviaire de Nijnévartovsk et d’Ourengoï, mise en place de tout un réseau d’oléoducs et de gazoducs, aménagement fluvial, création de combinats complets pour le bâtiment produisant les matériaux et assurant l’acte de construction. Priorité fut, enfin, donnée aux équipements sociaux et culturels afin de «fixer» sur place une main-d’œuvre qui est restée particulièrement instable. Décision fut prise d’entreprendre la transformation sur place d’une partie des substances extraites du sous-sol: de gros combinats de raffinage du pétrole et du gaz ont été édifiés ou sont en cours d’édification dans les principales villes: Nijnévartovsk, Omsk, Tobolsk, Tomsk. Si Tioumen abrite désormais le quartier général administratif du nouveau complexe territorial de l’Ob moyen, ce qui en fait le chef-lieu et lui vaut d’accueillir 477 000 habitants en 1989, Tomsk, proche du Kouzbass, et qui reste le siège de la plus ancienne des universités sibériennes (1888), demeure un très important centre scientifique.

La Sibérie orientale et l’Extrême-Orient sibérien

Les immenses ressources charbonnières et minérales dont l’existence a été reconnue dans les territoires situés à l’est de l’Ienisseï demeurent, presque toutes, sans emploi. C’est à peine si l’impénétrable taïga tolère l’installation de quelques petits groupes humains dans les vallées. Là, quelques centaines de milliers de Iakoutes et de prospecteurs russes recueillent l’or de la Lena, de l’Aldan, de l’Indighirka supérieur, de la Tchoukotka, les diamants de la Iakoutie centrale et de la vallée de la Vilioui. Les groupes humains plus nombreux se réfugient au sud, le long de la bordure montagneuse de l’Asie centrale et de la vallée de l’Amour. Indigènes organisés en républiques ou territoires autonomes et colons russes sont établis dans les plaines à végétation de prairie, faciles à défricher, que traverse le Transsibérien.

Le chemin de fer est l’axe autour duquel s’est organisée la vie régionale en Sibérie orientale (4 122 000 km2, 8 875 000 hab. en 1986). Les premiers noyaux de peuplement, villes étapes au long de la voie, sont devenus, en s’industrialisant, de grandes villes qui animent leur région, tandis que l’exploitation des richesses du sous-sol faisait apparaître de nouvelles cités. Cette évolution est particulièrement avancée dans la région comprise entre Ienisseï et Baïkal. L’énergie peut y être produite par l’équipement hydraulique des fleuves dont le débit est régularisé par le lac Baïkal, à meilleur compte que dans le reste du pays.

Le courant produit par les centrales géantes d’Irkoutsk et de Bratsk (4,5 millions de kW de puissance installée pour cette dernière), renforcé par celui de la centrale de Krasnoïarsk (6 millions de kW), se joint à celui qui provient des centrales thermiques brûlant le charbon des bassins de Minoussinsk et Tcheremkovo. On trouve des industries de l’aluminium et des métaux légers, de l’électrochimie, de l’enrichissement de l’uranium, de traitement du bois, tandis que s’est organisé un réseau urbain autour des grands centres de Krasnoïarsk (912 000 hab. en 1989), Irkoutsk (626 000 hab.), Oulan-Oudé (353 000 hab.) et Tchita (366 000 hab.).

Par contraste, le faible peuplement, en majorité urbain, de l’Extrême-Orient témoigne de l’état embryonnaire de son développement économique. La pêche est, par contre, une activité notable; les pêcheries échelonnées au long du littoral de la mer d’Okhotsk se classent au second rang dans l’ex-Union, après celles de la Caspienne, avec 40 p. 100 des prises. Cette «marche» revêt une importance stratégique extrême face à la Chine et au Japon, aussi fut-elle avant tout le domaine des militaires. Afin d’en parfaire les infrastructures de transport et d’en assurer une meilleure mise en valeur, militaires et civils ont entrepris d’y construire une seconde voie ferrée doublant le Transsibérien: le B.A.M. (Baïkal-Amour Magistral). Longue de 4 275 km entre Taïchhet et Vanino, la ligne fut mise en service dès 1985 sur 3 200 km. Quelque 120 000 «constructeurs» se sont affairés sur ce qui fut le plus grand chantier de l’Union, ouvert par décret du 8 juillet 1974. Outre son importance stratégique, la ligne doit jouer le rôle moteur du développement régional dans une zone riche en substances minérales dont on ne pouvait tirer parti jusque-là: outre le transit des conteneurs chargés ou déchargés dans les ports de l’Extrême-Orient, il s’agit d’expédier minerais métalliques, bois, charbon et sels minéraux extraits dans le voisinage. Ce chantier, que les moyens d’information soviétiques ne cessèrent de présenter comme le grand œuvre des dixième et onzième quinquennats, a progressé au milieu de difficultés considérables: la ligne traverse d’imposantes montagnes où les tremblements de terre sont très fréquents, et elle dut être posée à même un sous-sol gelé en permanence (permafrost). Variante contemporaine de la «geste» sibérienne, ce chantier pionnier fut utilisé par les dépositaires de la puissance publique pour «forger» cet homme nouveau que le défunt régime appellait de ses vœux.

L’Extrême-Nord

Les indigènes de la côte arctique, Kamtchadales et Tchouktches, ne sont pas des peuples de la mer mais des terriens, pasteurs et chasseurs. Leur ressource fondamentale provient de l’élevage du renne, pratiqué par quelques milliers de nomades se déplaçant depuis la taïga jusqu’au littoral; la chasse puis l’élevage des animaux à fourrure fournisent un complément de ressources.

L’attrait exercé sur eux par le nouveau mode d’existence organisé dans les colonies russes de la route maritime du Nord ou dans les «cités de quart», qui veillent sur une zone stratégique de premier ordre, a provoqué le rassemblement de la plupart des tribus sur le littoral.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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